Publié le 09 février 2021
Temps de lecture : 5 minutes

Lauréats du Prix du Livre Grand Est, Lumière sur la créativité littéraire et artistique de la région Grand Est

TEXTEAMÉLIE CABON
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Depuis deux ans la région Grand Est s’engage pour la valorisation de la création littéraire et artistique de son territoire. Le 27 janvier dernier étaient révélés les lauréats de la seconde édition du Prix du Livre Grand Est ; un pas de plus vers la reconnaissance et la promotion des talents régionaux.

Présidé par Olivier Guez, lauréat du prix Renaudot 2017, le jury a pu constater une nouvelle fois le dynamisme créatif du territoire Grand Est au travers des 70 candidatures qui leur ont été données de juger. Tel était l’enjeu du Prix du Livre Grand Est à son lancement rappelle Pascal Mangin, Président de la Commission Culture de la Région Grand Est : « Nous avons souhaité un prix centré sur un des traits dominants de notre territoire qu’est l’image. Je prends à témoin la présence de grandes écoles à Metz, Nancy, Reims et Strasbourg et les artistes comme Gustave Doré ou Pascal Campion qui ont participé à l’attractivité de ce domaine. Le prix apporte un soutien financier aux lauréats et particulièrement cette année nous essayons de les rendre visibles. Notre ambition n’est pas tant la notoriété du prix mais plutôt des livres. » C’est guidé par cette préoccupation que le prix sera amené à évoluer d’une édition à l’autre. Pour cette 2nd édition déjà était proposée une nouvelle temporalité et la création d’une catégorie jeunesse. « Sur l’évolution il y a plusieurs questions. Un prix c’est vivant, notre objectif n’est pas de rester sur la tradition. »
Le jury, composé de professionnels et spécialistes du monde littéraire a désigné trois lauréats, auteurs, illustrateurs ou éditeurs récompensés d’une dotation de 3000€ chacun.

Dans la catégorie Album jeunesse, Amandine Laprun a été récompensée pour l’ouvrage Juste un fraisier, paru en 2020 aux éditions Actes Sud junior. Un album carton très grand format dans lequel l’auteure a choisi d’utiliser un unique cadrage pour observer la vie silencieuse d’un fraisier au fil des saisons. Chaque plante, animal ou personnage y est représenté grandeur nature sur fond blanc, avec un beau travail sur les nuances de couleur des plumages, feuillages et pelages. Les dessins sont accompagnés de quelques lignes de dialogue entre des personnages placés hors-champ, qui permettent de comprendre ce qui se déroule sous nos yeux, pour suivre au plus près l’évolution du fraisier.

Le prix de la catégorie BD et roman graphique est remis aux éditions 2024 pour l’ouvrage Jim Curious – Voyage à travers la jungle paru en 2019. Sept ans après un premier Jim Curious Voyage au cœur de l’océan, Matthias Picard redonne vie au candide scaphandrier pour un nouveau conte muet et poétique. À contre-courant des nombreuses techniques numériques d’illustration, l’auteur s’est approprié la technique des anaglyphes. Cette technique populaire au début des années 50 permet de voir à l’aide de lunettes spéciales une image « en relief ». De cette manière l’auteur projette littéralement le lecteur au cœur d’une jungle luxuriante.

Les Éditions du Livre ont enfin été désignées pour l’ouvrage Matriochka dans la catégorie livres d’artistes, livres d’art, livres objets. Ce livre miniature qui raconte la toute petite histoire de 16 poupées russes, telles des icônes modernistes de plus en plus petites. L’auteure, Fanette Mellier, nous invite à la nano-exploration de cette famille multicolore : observés à la loupe, les détails de l’impression, habituellement imperceptibles, deviennent les motifs qui habillent les figurines minuscules.

Quelque soit leur catégorie, les lauréats du Prix du Livre Grand Est témoignent de la créativité et de la complémentarité de chaque acteurs de la chaîne de production du livre.

« Je publie des livres d’artistes jeunesse dans la filiation de Bruno Munari (1907-1988), qui pour moi a inventé tout le vocabulaire du livre jeunesse contemporain par le jeu des plis, des textures de papier et des perforations que l’on retrouve dans n’importe quel livre jeunesse aujourd’hui. C’est dans cette filiation et toujours dans une démarche d’expérimentation autour de l’objet livre que s’inscrit mon travail. » décrit Alexandre Chaize, fondateur des Éditions du Livre avant de nous présenter la Matriochka. « Fanette Mellier a répondu à mon invitation de travailler autour d’un petit objet. Elle a une puissance conceptuelle conséquente et sidérante ! Elle imagine très facilement un projet qui trouvera son intérêt en tant que livre. »

« Ça faisait longtemps que je voulais faire un mini livre, ajoute Fanette Mellier. Je trouve fascinant le rapport au format et à la petitesse dans la fabrication ; j’en ai eu envie avant de savoir qu’il y aurait des matriochkas. Je travaille souvent avec la technique d’impression offset dont l’une des particularités réside dans sa grande finesse et la possibilité d’imprimer des éléments très petits et toujours très nets. Cela me permet d’aller au maximum de la perception à l’œil nu. » Un phénomène accentué par le sujet de la matriochka. « Une poupée en cache une autre et on ne sait jusqu’où ira ce manège assez vertigineux et parfaitement assortie à la narration du détail recherchée par le livre. »

Les lauréats du Prix du Livre sont aussi des acteurs engagés pour la défense des illustrateurs et la présentation d’impressions fantastiques. Les dorures à chaud des Matriochkas en sont un exemple. Habituellement utilisées pour les couvertures et coffrets, elle est ici utilisée à l’intérieur du livre. Cette technique souligne autant la démarche de l’auteure, l’engagement de l’éditeur que les qualités techniques de l’imprimeur : une composition collaborative comme le qualifie Alexandre Chaize. « Il y a quelque chose de musicien. »

La région Grand Est compte 148 librairies indépendantes, 169 éditeurs, 500 auteurs, 70 manifestations littéraires diverses et un goût certain pour l’illustration jeunesse si l’on considère les trois coups de cœur du jury qui viennent parfaire la sélection de ce prix :

Le Grand Serpent (Albin Michel, paru en septembre 2019), d’Adrien Parlange : Un travail en linogravure présentant la rencontre aussi improbable qu’amicale entre deux êtres que tout sépare (un serpent et un enfant), qui se choisissent et décident de se lier. Au fil des pages, alors que nous suivons – en même temps que l’enfant – la ligne sinueuse que constitue le corps du grand serpent, nous observons que l’artiste a pensé chaque double-page comme un tableau, une impression renforcée par le cadrage à l’italienne. Les planches se parcourent comme on parcourrait un sentier parsemé de scénettes et paysages commentés.

Kiki en promenade (éditions Les Fourmis Rouges, paru en septembre 2019), de Marie Mirgaine : Julien promène son chien. Sans qu’il s’en aperçoive, celui-ci est emporté par un aigle. Désormais Julien promène son aigle. Mais ça c’était avant qu’il ne soit remplacé par un tigre… Cet album s’amuse des comiques de situation et des codes de l’absurde. Probablement influencée par les travaux d’Eric Carle, Marie Mirgaine recourt aux papiers peints, découpés puis assemblés. Une technique qui offre un surprenant relief et dynamisme à l’ouvrage et anime ses personnages tels des marionnettes de papier.

Je veux un super pouvoir ! (éditions Memo, paru en mars 2020) d’Emilie Vast. L’illustratrice propose un dessin épuré aux vifs aplats de couleur. Les formes généreuses des protagonistes contrastent avec l’extrême finesse d’une végétation ciselée. Cette nature stylisée et pourtant fidèle à la réalité évoque certains herbiers. Émilie Vast guide ainsi son héros parmi des planches végétales sobres et délicates jusqu’à la découverte du super-pouvoir de Lapin.

Si vous n’êtes pas encore convaincu par l’un de ces ouvrages à mi-chemin entre le livre et l’objet d’art, plusieurs d’entre eux sont disponibles à la consultation sur le site de leurs éditeurs ; et ne vous y trompez pas, les œuvres jeunesse sont aussi destinées aux adultes !

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