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 L’imagier sonnant de Paul Cox pour L’Abbaye royale de Fontevraud

Au printemps, sera dévoilée à l’Abbaye royale de Fontevraud la cloche réalisée par l’artiste Paul Cox. Ce sera la quatrième de ce programme audacieux mêlant art campanaire et contemporain.

On dit souvent d’un artiste – par paresse – qu’il est « inclassable ». À bien y réfléchir, s’il est un peu facile, le qualificatif vaut pourtant pour Paul Cox, graphiste et artiste plasticien atypique dont le travail est reconnu dans bien des domaines. Parallèlement à la peinture, il produit en effet des livres pour les enfants, des affiches, des illustrations de presse, des logos, et beaucoup d’autres objets qui ont à voir avec le design. Il est aussi le concepteur de scénographies d’exposition, de projets de communication culturelle ou encore de décors et costumes pour l’opéra (Paris, Genève, Nancy…). Cet autodidacte, formé en histoire de l’art et en littérature anglaise, utilise les images qu’il crée comme des mots, développant des dispositifs d’apparence simples mais dont la sophistication se révèle au fil de leur accumulation. Ainsi se construit un langage graphique singulier, figuratif et coloré, empreint de poésie et de symbolisme. Et l’on devine ici l’attachement qui le relie consciemment, par sa production dans ce domaine, et sans doute inconsciemment, au monde de l’enfance, à celui du jeu, de l’agencement permanent des choses, de l’imaginaire fertile et sans limites.

Installation réalisée par Paul Cox dans le cadre de l'exposition "Aire de jeu" du Studio Fotokino.
Diverses affiches réalisées par Paul Cox pour le secteur culturel (cinéma, exposition, maison d'opéra...)
Affiches pour le Théâtre du Nord

La construction de ses images est bien plus complexe qu’il n’y paraît. L’artiste lit, se documente, dessine, crayonne, reprend, avant que ne surgisse la forme finale. Des dizaines d’esquisses précèdent ici l’œuvre qui sera révélée. Celui qui dit percevoir le monde comme « un vaste collage, une collection de jeux de construction », procède souvent de la sorte. Chaque dessin / objet est alors découpé, manipulé, posé, repris avant d’être collé. Paul Cox joue des superpositions, change de cadre, d’angle, et compose tel un musicien une partition d’images justes et signifiantes. En cela, tout en recherchant cette « justesse », il cède volontiers à l’accident, à l’heureux hasard et à l’improvisation. Il y a dans son œuvre une dimension légère, presque enfantine, où affleure l’humour et la poésie, sans que le sens, et une certaine gravité, ne s’en détachent. C’est là tout l’art de Paul Cox, un artiste capable avec la même cohérence de réaliser les affiches de plusieurs théâtres et des livres pour enfants, de concevoir un mobilier-jeu pour le Centre Pompidou ou les décors du chorégraphe Benjamin Millepied.

Affiches de Paul Cox pour le festival "Théâtre en mai" porté par le Théâtre Dijon Bourgogne.
Table - jeu en forme de carte réalisée pour la Chapelle des Jésuites à Chaumont à l'occasion du festival international de l'affiche et du graphisme de 2008.
Couvertures des cd de la collection De Vive Voix par Paul Cox.

C’est en 2006 qu’il crée un jeu de piste spécialement conçu pour l’Abbaye royale de Fontevraud, non loin de Saumur (Maine-et-Loire). Utilisant des détails de l’architecture, il inaugure ainsi une collection originale de carnets de visite d’artistes que viendront nourrir ensuite des collaborations avec Ange Leccia, François Place, Kveta Pacovska… Il y est revenu en 2013 pour une exposition, « Paysage », qui mettait en relief une autre dimension importante de sa recherche en dessin et en peinture, son rapport à la nature, aux forêts, au cycle des saisons. Un lien ténu l’associe à cette abbaye fondée au XIIe siècle par Robert d’Arbrissel, qui abrite les gisants d’Aliénor d’Aquitaine et de son fils Richard Cœur de Lion, qui fut une prison – Jean Genet y fut incarcéré – et est devenue un centre culturel de rencontres.

Exposition « Paysage » (2013) de Paul Cox à l’Abbaye royale de Fontevraud

Lorsqu ’ Emmanuel Morin, le directeur artistique de l’Abbaye royale, lui propose de réaliser une cloche, la quatrième du programme campanaire qu’il porte, Paul Cox lui répond « oui, sans hésiter, sans connaître non plus la complexité technique d’un tel projet ». Il imagine alors une spirale se déroulant sur sept niveaux pour y porter un récit en images, « à l’image de la colonne de Trajan ou de la tapisserie de Bayeux ». Sur le projet final, on découvre donc un double mouvement en spirales ascendantes s’entrelaçant jusqu’au somment du cône. Les personnages et figures viennent d’être réalisés en cire et reportés sur ce qui deviendra le moule en négatif de la future cloche. « J’ai pensé à ce mouvement ascendant pour matérialiser l’élévation spirituelle propre à la vie monastique », souligne Paul Cox, encore émerveillé par la semaine qu’il vient de passer, les mains dans la cire, au sein de la fonderie de cloches Cornille Havard, à Villedieu-les-Poêles (Manche). On retrouve dans cette procession de figures des éléments de l’architecture de l’abbaye, l’évocation de la vie agricole qui l’entourait mais aussi plusieurs références à la vie de l’abbesse dont le nom sera attribué à cette nouvelle cloche : Gabrielle de Rochechouart. « Une femme remarquable, la sœur de Madame de Montespan, très lettrée pour son temps, omniprésente à la cour de Louis XIV et dans ses intrigues. Elle était aussi polyglotte, c’est pourquoi j’ai apposé dans le cheminement de la spirale une Tour de Babel », explique l’artiste. D’autres symboles figureront sur la cloche, « pour témoigner par exemple, de ce qui peut faire obstacle à l’élévation ». Pour ce projet, Paul Cox entend « faire cohabiter la vie spirituelle et la vie séculière, les grandes lignes du paysage de cette région (les forêts, la vigne…), quelques éléments sculptés de l’art roman, mais aussi ces figures populaires, cocasses et naïves que l’on retrouve parfois sur les chapiteaux des églises ». Le Roi Soleil est ainsi présent sur la frise avec, à ses côtés… un cochon. Dans cet imagier, tout fait symbole, même le mouvement en spirale qui évoque une portée musicale. Chaque figure a été réalisée séparément par Paul Cox, puis apposée sur le futur moule à la manière d’un bas-relief. « Tout est à plat, en légère élévation de deux millimètres par rapport au corps de la cloche, comme contre-découpé. » Au-delà de cette faible épaisseur, il n’aurait plus été possible d’accorder la cloche dans de bonnes conditions. « Il y a dans cette découpe et cette pose, un côté ‘un peu mal fait’ qui me plait bien, des jointures imparfaites qui rendent l’ensemble plus vivant, s’amuse Paul Cox. J’ai appris le travail de la cire, et je dois dire que cela m’a passionné. » Il reste encore quelques semaines à patienter avant de voir le résultat final de ce travail.

Extrait des figures dessinées par Paul Cox, qui orneront la cloche qui lui a été confiée.

« Un projet d’artistes pour raconter autrement le patrimoine »
Emmanuel Morin, Directeur artistique de L’Abbaye royale de Fontevraud

Voici cinq ans, Emmanuel Morin, le directeur artistique de l’Abbaye royale de Fontevraud, s’est vu proposer un défi par ses partenaires de la Région des Pays de la Loire. Il devait faire feu de tout bois pour proposer « une autre manière, plus patrimoniale, de raconter le monument ». La tâche est passionnante, mais complexe. L’histoire de l’abbaye est riche, l’ensemble architectural est très vaste, témoignant de plusieurs époques de construction, il peut y faire froid… « Ma première intuition a été de me dire que nous devions absolument confier le soin de ce nouveau récit à des artistes d’aujourd’hui. C’était une évidence » se souvient celui qui, à travers des expositions, performances et spectacles, confère une âme à ce lieu de vie et de culture. Il imagine alors « la chambre des cloches », dans laquelle il entend réinterroger l’histoire d’une abbaye où plus aucune cloche n’a résonné depuis la Révolution française. Une première cloche voit le jour en 2019, une commande artistique passée à Nicolas Barreau et Jules Charbonnet. Les deux designers et plasticiens nantais collaborent régulièrement avec l’abbaye, ils imaginent dans le même temps un dispositif permettant sa mise en scène visuelle et sonore dans le parc. Le succès est immédiat, le public se passionne pour cette cloche accessible à tous dans l’aire qui lui est réservée, derrière le chœur de l’église abbatiale. Trois autres cloches, confiées à des artistes, ont été depuis réalisées. Pour chacune d’elle, le directeur artistique fait le choix « d’un ou d’une artiste qui a un lien fort avec Fontevraud, avec le souci de varier les talents et les expressions plastiques ». Éclairant sa volonté de faire appel à Paul Cox, il ajoute : « J’aime la fraîcheur du trait de Paul Cox et l’intelligence qu’il a face au sujet. Paul développe un propos intellectuel toujours très dense ».

Paul Cox réalisant les figures en cire qui seront reportées sur le moule en négatif de la future cloche.

« Certains visiteurs reviennent chaque année, d’autres vont même sur le site de la fonderie, en Normandie. Et l’on commence à me solliciter d’un peu partout en France et en Europe car ce programme de six cloches commandées à des artistes par un monument public est absolument unique. » À terme, les six cloches qui ne pourront pas être installées dans le clocher du XIIIe siècle de l’Abbaye royale, trop fragile, le seront « dans une chambre des cloches imaginée ad hoc, pour que l’on puisse les voir et les entendre ». Des sonneries à certains moments de la journée, des concerts de cloches, des commandes passées à des compositeurs, plusieurs pistes sont sur la table. Pour l’heure, au printemps prochain, c’est la cloche réalisée par Paul Cox, et qui pèsera au bas mot 1,2 tonne, qui rejoindra sur les pelouses de Fontevraud celles de Nicolas Barreau et Jules Charbonnet, François Réau et Makiko Furuichi.

Abbaye Royale de Fontevraud
49590 Fontevraud-l’Abbaye
fontevraud.fr
instagram.com/fontevraud

Les autres réalités de Corinne Mercadier

Process démarre ici un compagnonnage complice avec le podcast « Écoutez voir » de la journaliste spécialiste de la photo Brigitte Patient, produit par WAVE.AUDIO. Dans l’épisode 5, Brigitte Patient rencontre Corinne Mercadier. L’idée de ce compagnonnage : qu’en voyant ces images, vous écoutiez leur échange, et inversement.

Retrouvez l’interview de Corinne Mercadier par Brigitte Patient dans l’épisode 5 de son podcast « Écoutez voir », disponible ici.

Une fois et pas plus 1, série " Une fois et pas plus ", 2000-2002
Une fois et pas plus 42, série " Une fois et pas plus ", 2000-2002
Une fois et pas plus 42, série " Une fois et pas plus ", 2000-2002

Depuis les débuts de sa pratique artistique, dans les années 80, Corinne Mercadier développe une œuvre expérimentale unique, croisant la photo, le dessin, la peinture sur verre, le travail en volume, la mise en scène. Qu’elle ait recours à l’argentique ou au numérique – qu’elle privilégiera à partir de 2008 –, elle fait montre d’un imaginaire extrêmement fertile et d’une capacité à repenser les contours de son médium de prédilection, la photographie. Corinne Mercadier fait se côtoyer réel et fiction pour nous proposer des scènes relevant d’une « autre réalité » – poétique.
Au cours de 40 ans de création, l’artiste est devenue une référence. Lauréate du Prix de Photographie de la Fondation des Treilles en 2018, finaliste du Prix de l’Académie des Beaux-Arts Marc Ladreit de La Charrière en 2013, son travail a fait l’objet de nombreuses expositions personnelles dont la dernière en date à la galerie Binome, qui la représente.
On peut aussi trouver ses œuvres dans les collections du Musée de l’Élysée, à La Maison Européenne de la Photographie, ou encore à la Bibliothèque Nationale.

Dans le podcast, c’est cette image qui a été choisie par Corinne Mercadier pour être soumise au regard d’une observatrice – Nelle, une jeune fille de 15 ans – afin qu’elle la décrive et la commente. Souffle, série " Espace second ", 2018
Glasstype 16, série " Glasstypes ", 1997-1999
Série " Polaroids Glasstypes ", 1987
Un jeu, série " Espace second ", 2018
Pénélope s'est endormie, série " De vive Mémoire ", 2019
Aveugle, série " Espace second ", 2018
Somnambule 1, série " Espace second ", 2018
Le huit envolé, 2006
Une fois et pas plus 10, série " Une fois et pas plus ", 2000-2002
Étincelle, série " La nuit magnétique ", 2022
La Chevelure de Bérénice, série " Le ciel commence ici ", 2015-2017
Callisto, série " Le ciel commence ici ", 2015-2017
Une étoile endormie, série " La nuit magnétique ", 2022
Luna, série " La nuit magnétique ", 2022

Brigitte Patient, La passeuse d’images

Brigitte Patient, c’est d’abord une voix. Une voix chaude, assez basse, qui dès les premières paroles pose un climat, de calme et d’ouverture. Ici, on va prendre le temps. Un temps curieux et gourmand. Depuis plus de 30 ans, elle se livre à un pas de deux avec la photo, une danse légère qui la porte, dans un aller et retour constant, de valeurs sures en découvertes, d’étonnements en admiration. Au fil de son voyage, la visiteuse curieuse des premiers temps s’est peu à peu muée en guide avisée d’un petit monde qui, comme tous les autres, a ses personnalités, ses moments, ses usages… Au fil de ses émissions, elle s’en est peu à peu fait l’interprète, la passeuse, et patiemment, elle a trouvé sa place en tissant des liens entre le public et lui.

C’est le parcours d’une gamine du Berry, qui s’ennuyait plutôt et qui, à la faveur de visites chez un cousin parisien, découvre, les yeux grands ouverts, le plaisir de se plonger dans le vertige culturel de la capitale. Parmi tous les champs qu’elle explore : l’image fixe et la magie de ses potentiels imaginaires, hors champs visuels et temporels. Ça restera.

Jeune femme elle devient institutrice, mais lorsqu’un de ses profs, dont elle découvrira bientôt qu’il est directeur d’une radio à Bourges, lui demande de faire des voix, elle est… assez séduite par ce qu’elle entend en s’écoutant, et, sent très vite que ça va être son truc. Elle mène de front pendant quelques années son travail d’institutrice et ses activités grandissantes à la radio pour finir par démissionner de l’éducation nationale et « monter à Paris ».
On est au début des années 80 et entre les remplacements qu’elle a l’occasion de faire, elle enrichit sa culture et alimente sa curiosité en fréquentant les galeries, qui curieusement, l’intimident moins que les musées. La photo a de plus en plus sa faveur, et ça ne va pas ralentir. Elle rejoint ensuite une radio suisse, station Couleur 3, dans laquelle elle fait vraiment ses armes avec, pour la première fois, un poste fixe, et en quatre ans, un vrai apprentissage. Elle la quittera quatre ans plus tard (1990) pour revenir à Paris et, d’abord testée sur la grille d’été, elle est finalement engagée à France Inter à la rentrée de la même année.

Elle animera et produira dans les années suivantes un assez grand nombre d’émissions, avec toujours, papillonnant dans sa tête, l’idée de faire quelque chose autour de l’image fixe. À partir du début des années 2000, elle propose chaque saison un projet d’émission autour de la photo qui finira par être accepté en… 2012. Elle aura fini par venir à bout du reproche récurrent qu’on opposait à son projet : « Ça n’a pas de sens de faire une émission sur l’image à la radio ! » On en fait bien sur le cinéma… Elle démontrera les années suivantes, au fil des différentes formes que prendra l’émission, que c’était possible. Et même carrément passionnant.

Regardez voir
« Regardez voir » c’était la seule émission sur la photo à la radio. Et pas n’importe laquelle. Avec une émission sur France Inter, c’était la photo dans un « grand média ».

Pour la première fois était donnée l’occasion de raconter au grand public ce qu’était la photo de notre temps. On y parlait de la photo envisagée en tant qu’art (une idée pas si installée que ça) qu’elle qu’en soit l’approche.
Les aspects techniques, sans être occultés, n’étaient envisagés que dans la mesure où ils jouaient un rôle particulier dans le projet évoqué. Quant à la mise en opposition de pratiques amateurs et de pratiques professionnelles – qu’on retrouvait beaucoup dans la presse spécialisée – elle était totalement absente sur ces ondes. Bref, une approche assez fraîche, plutôt en rupture avec l’idée de la photo dans les médias. « Regardez voir », c’était aussi le prestige de France Inter, la grande radio publique généraliste. Passer dans l’émission était un peu le Graal pour un photographe, une forme de validation à côté de celle du public, des institutions, du marché…

Enfin – surtout – « Regardez voir » était aussi une émission qui écoutait les photographes, qui leur donnait la parole. Curieuse de ce qu’ils avaient à dire, plastiquement, conceptuellement, poétiquement… Avec une vraie curiosité et l’envie de transmettre.

La voix de la photo
Au fil de toutes ces interviews et de ces rencontres, elle a progressivement acquis un statut particulier que personne d’autre ne semble avoir incarné de manière si nette : au terme d’environ 500 interviews, elle est un peu devenue « la voix » de la photo. Quand l’émission s’est arrêtée, des envies de pétitions se sont même faites jour. Elle a préféré les réfréner les jugeant vaines et contreproductives même si elle a été touchée au plus profond et assez sidérée en mesurant la place qu’elle avait prise dans ce petit milieu.

Aujourd’hui le paysage a changé et les grands médias nationaux ne dominent plus l’espace médiatique : il n’y a plus d’émission sur la photo dans un grand média mais les sites qui s’y intéressent directement ou indirectement se comptent en assez grand nombre, la presse papier chemine sur les voies parallèles que sont précarité et génération spontanée de titres indé. Les réseaux sociaux ont démultiplié la potentielle visibilité des photographes (ainsi que celle de leurs commentateurs) mais avec une telle puissance que leur nombre les maintient pour leur majorité dans une forme d’anonymat.
Enfin, les podcasts ont fait florès, avatars vertueux de la delinéarisation des médias autorisant le temps long et l’introspection, avec, sur le papier, un minimum de moyens nécessaires.

Dans le même temps, le réflexe du turn-over, corollaire d’un contexte dont les contours se floutent, a conduit France Inter à se séparer de Brigitte en 2019. Plutôt brutalement, ce qui n’est pas sans laisser de traces, ôtant ainsi au monde de la photo français son meilleur porte-voix.

Pourtant, quand on la rencontre, on est frappé par son absence d’amertume.
Et ce qui touche surtout, c’est que sa curiosité, son enthousiasme, et son envie de raconter, sont totalement intacts. Quelques mois de respiration, et de nouvelles perspectives semblent même lui avoir apporté une énergie supplémentaire. Il faut dire que les projets sont nombreux. Manifestement son nom évoque toujours quelque chose et quand elle a décidé de réapparaître les propositions se sont multipliées.

Elle a complètement pris le virage de l’atomisation des médias et se compose aujourd’hui une vie professionnelle qui place toujours la rencontre avec le photographe au centre de son activité. En y ajoutant des développements naturels, mais à son compte, cette fois. Elle donne ainsi des interviews en public, anime des ateliers médias, donne des conférences. Elle réalise aussi une série d’interviews filmées pour la Villa Pérochon « Question d’images », ainsi que « La scène photographique » qui est une émission réalisée dans les conditions du direct : un entretien ponctué de musiques, de sons de lectures, avec un générique, des invités… Il y a aussi ce format très léger, qu’elle affectionne, « Sur le vif » une petite interview d’une dizaine de minutes diffusée sur son site. Enfin, elle est devenue vice-présidente du pôle photographique Stimultania, pour lequel elle s’engage beaucoup et qui lui procure une certaine fierté. Bref, ça foisonne.

Mais son gros sujet, le cœur de son réacteur (le réacteur de son cœur ?), c’est son podcast « Écoutez voir » qui marche dans les traces de son émission phare « Regardez voir ».

La passeuse
Et c’est une vraie madeleine que de retrouver son timbre dans ce récent podcast. Aux premiers sons, tout ce qui fait le charme de ses émissions est là : le climat si particulier installé par son débit calme et souriant, la façon dont elle pose les silences en ayant l’air de dire « on a le temps », et cette voix, qui écoute. Et bien sûr l’ensemble reste bâti sur le socle qu’est sa capacité à faire se raconter les photographes et à nourrir la curiosité de l’auditeur.

Rien n’est imposé, tout est posé. En douceur. Et en premier lieu les images, dans lesquelles elle se promène en nous prenant par la main au cours de descriptions sensibles. L’ouverture, la bienveillance (la vraie, pas celle livrée avec la panoplie des postures modernes) et l’humilité transpirent de ses propos. L’autorité définitive du « sachant » n’a pas sa place ici, pas plus que l’entre-soi de ceux qui feraient parti du club tandis que les écouteraient ceux qui n’en feraient pas parti. En donnant la parole au photographe, elle se place du côté de l’ignorant ou plutôt du « découvrant ou du curieux », ce qui participe sans aucun doute de l’affection que lui portent les amateurs de photo et donc les photographes, et inversement.
Brigitte s’est entourée dans cette aventure d’une équipe de professionnels, ceux du studio de podcast wave.audio : Lucile Aussel (réal.), Isabelle Duriez (prod.) et bien sûr, Thomas Baumgartner, un ancien de Radio France et cofondateur de wave.audio. Il s’agit d’offrir aux auditeurs l’expérience qui permet de découvrir au mieux l’univers de l’invité et de favoriser son appréhension par le public. Elle sait que sa place est sans doute là, à la jonction de ces deux univers, et que son meilleur rôle est d’en ouvrir la porte. Une passeuse.

© Véronique Besnard

“Des Objets et des Hommes”: Laurent Le Deunff, Juliette Mock, Joan Fontcuberta au Cellier à Reims

À l’heure de fortes interrogations sur la surconsommation dans nos sociétés, l’exposition « Des Objets et des Hommes » questionne la place spécifique qu’occupe l’objet artistique dans la production matérielle. Que signifie faire, créer et comment l’art nous amène-t-il à reconsidérer le monde qui nous entoure ? À Reims, le Cellier présente deux solo shows, « Fantômalisa » de Laurent Le Deunff et « On dirait que quelqu’un joue du piano quelque part » de l’artiste émergente Juliette Mock ainsi qu’une étonnante série de photographies de l’artiste catalan Joan Fontcuberta, qui invitent à réfléchir sur notre rapport aux objets.

Quoi de commun entre les sculptures décalées de Laurent Le Deunff, les installations de Juliette Mock et l’« Herbarium » de Joan Fontcuberta ? Ils nous parlent des choses, de leur représentation et du rapport que nous avons avec elles. « De tous temps, l’homme a fabriqué des objets. L’homo ‘fabricus’ a existé avant l’homo sapiens, souligne Elsa Bezaury, commissaire de l’exposition, mais quelle est la spécificité de l’objet d’art ? Nous avons voulu mettre en perspective trois points de vue différents, trois artistes qui ont pris la fabrication d’objets comme point de départ de leur démarche artistique. »

Laurent Le Deunff, Chat-Brachiosaure, 2016 © Jean-Christophe Garcia / courtesy Semiose, Paris
Laurent Le Deunff, Phasme I, 2022 © Blaise Adilon / courtesy semiose, paris

« Fantômalisa » de Laurent Le Deunff
L’exposition s’ouvre sur un solo show de Laurent Le Deunff. Artiste majeur de la scène contemporaine, ce sculpteur et dessinateur crée, depuis une vingtaine d’années, des sculptures et des installations aux allures de cabinets de curiosité. Une œuvre singulière, inspirée de la nature et peuplée d’animaux en tous genres, qui renvoie à une forme d’archéologie imaginaire, à des mythologies ancestrales. L’artiste dévoile ici un corpus d’environ 80 œuvres, réunies sous le titre énigmatique de « Fantômalisa ».
« Je suis parti de Fantômas, personnage de roman adoré par les Surréalistes, pour arriver au verbe ‘ fantômaliser ’ qui signifie rendre spectral, explique Laurent Le Deunff. Dans cet espace souterrain, j’avais envie de réaliser une sorte d’inventaire de ce que j’ai pu produire ces dix dernières années, de convoquer les fantômes de mes propres œuvres dans une atmosphère inspirée du film Fog de John Carpenter. Les murs et les socles sont ainsi entièrement enduits d’une peinture évoquant le brouillard. » Dans ce paysage monochrome, le Cellier se transforme en une mystérieuse galerie de l’Évolution où l’on retrouve des sculptures étonnantes, créées à partir des matériaux les plus divers, allant du bronze au bois, du marbre au papier mâché. Dans la grande tradition de la sculpture animalière, des écureuils, escargots, dauphins, hippocampes et souris trônent sur leurs socles tandis que des totems, des espèces de fossiles plantés sur des piques et autres objets rituels évoquent les traces d’une ancienne civilisation. « En reprenant les codes d’exposition des musées d’anthropologie, l’artiste sacralise les objets présentés, nous dit qu’il y a là quelque chose de précieux et de rare » souligne Elsa Bezaury. Mais, à y regarder de plus près, les choses suggèrent autre chose que ce qu’elles prétendent être. Jouant sur les échelles, sur les décalages entre les matériaux utilisés et les sujets représentés, Le Deunff cultive l’art du détournement. C’est justement à ce moment-là que la magie opère, lorsque l’on découvre que cette relique est en réalité un chewing-gum taillé dans la pierre, que les os sont en albâtre, que les coquillages sont en papier mâché, révélant ainsi leur aspect fabriqué. Ces anachronismes font basculer l’imaginaire vers un monde onirique, plein de surprises et d’humour. En miroir, une série de dessins minutieux d’ateliers d’artistes, habités par des chats, dialogue avec les sculptures. « J’avais constitué une collection de photos de mon chat posant parmi mes œuvres en cours de réalisation. Ces images me faisaient penser au livre Le Mystère des chats peintres : bien que ce soit irrationnel, j’aimais l’idée que l’on puisse penser que le chat avait lui-même fait mes sculptures… » explique Laurent Le Deunff.
Par le biais de ces dessins à l’aspect délicieusement suranné, l’artiste questionne l’origine de ses œuvres, invente une autre temporalité tout comme dans ses dessins très réalistes d’empreintes d’animaux qui n’existent pas.

Juliette Mock, Le spleen des petites – Mona, 2022 © Quartier Louis Jardin

Les choses selon Juliette Mock
L’exposition se poursuit avec « On dirait que quelqu’un joue du piano quelque part » de Juliette Mock. Cette artiste émergente, diplômée de l’ESAD de Reims en 2016, s’empare de l’objet pour pointer les dérives de notre société matérialiste. Directement inspirée par Les Choses de Georges Perec qui, déjà dans les années 60, épinglait les mécanismes de frustration qu’engendre la frénésie consumériste, Juliette Mock porte un regard aussi aiguisé que poétique sur nos obsessions contemporaines. L’artiste collectionne elle-même des papiers, des imprimés, des bouts de choses, dans lesquels elle puise son inspiration pour créer des récits qui font sens. Les deux séries autour du petit-déjeuner s’appuient ainsi sur des images publicitaires d’hôtel, censées exprimer un idéal de bonheur. La légèreté du trait dans ces dessins est souillée par des traces de feutres, violemment écrasés sur le papier, tel le signe rageur de la vacuité qui pointe derrière les clichés. Juliette Mock opère aussi un parallèle intéressant entre la surconsommation d’objets et l’accumulation d’images. Nous faisons aujourd’hui avec les images ce que nous faisons avec les objets : consommer, de plus en plus, avec de moins en moins de qualité. Dans la course effrénée aux selfies et la prolifération des réseaux sociaux, c’est le même phénomène de consommation qui est à l’œuvre. Ce qu’illustrent la vidéo « Afterglow » et la pièce sonore « On dirait que quelqu’un joue du piano quelque part », qui empruntent aux codes des youtubeurs et instagrameurs pour souligner toute la banalité de ces productions.

Laurent Le Deunff, Patate I, 2019 © A. Mole / courtesy Semiose, Paris
Juliette Mock, Le spleen des petites – Sarah, 2022 © Quartier Louis Jardin
Laurent Le Deunff, Butt, 2020 © A. Mole / courtesy Semiose, Paris

Démêler le vrai du faux…
Enfin, une dernière section présente la série photographique « Herbarium » de Joan Fontcuberta, prêtée par le FRAC Champagne-Ardenne. L’artiste catalan y reprend les codes des herbiers scientifiques pour représenter des plantes photographiées avec soin, en argentique, sur un fond neutre. Malgré l’impressionnante exactitude des formes, un étrange sentiment s’empare assez vite de l’observateur. Car, dans ce travail, tout est faux. L’artiste récupère des détritus pour fabriquer des végétaux imaginaires qu’il photographie en parodiant les postures documentaires. Cette série datant du début des années 80 est la première de nombreux autres projets dans lesquels Fontcuberta ne cesse de démystifier l’idée d’une objectivité photographique. À l’heure du fake généralisé, cette façon ironique de se jouer de la réalité et de la fiction permet de dénoncer la manipulation cachée sous les images et d’éveiller le sens critique.
« Favoriser la prise de conscience, c’est tout l’enjeu de cette exposition qui invite à prendre le temps de réfléchir à cette matérialité qui nous entoure, au lien entre matière et pensée, poursuit Elsa Bezaury. L’art n’a pas besoin de parler directement d’écologie, d’être illustratif, pour aider à la prise de conscience de ce qu’est le phénomène de l’anthropocène, à savoir la complète intégration de l’homme dans son environnement, à la fois agissant et soumis à ce système global. Ce sentiment d’appartenance à un tout est indispensable pour construire une pensée écologique. » En ce sens, « Des Objets et des Hommes » ouvre un champ de réflexion plus politique qu’il n’y paraît…

Laurent Le Deunff, Tête de tigre, 2020 © A. Mole / courtesy Semiose, Paris

« Des Objets et des Hommes »
du 07/12/22 au 25/02/23
mer. > dim. de 14h à 18h (Fermeture du 24/12/22 au 03/01/22)
Le Cellier 4 bis rue de Mars, 51100 Reims – entrée libre
infoculture-reims.fr ; reims.fr
laurentledeunff.fr
Laurent le Deunff est représenté par la galerie Semiose (semiose.com)
instagram.com/juliettemock

Image de une: Laurent Le Deunff, Tigre-Raie, 2016 © Jean-Christophe Garcia / courtesy Semiose, Paris

Renate Gallois Montbrun, Une vie d’agent

À force d’audace, de travail et de rencontres, Renate Gallois Montbrun est devenue agent pour de très grands noms de la photo. Elle nous livre le récit de son parcours et ses réflexions sur les mutations du métier d’agent d’artistes.

C’est dans son appartement niché dans le haut-marais, que nous rencontrons Renate Gallois Montbrun. Autour d’un thé, notre échange prend place ; ce dont nous allons parler, c’est d’un métier dont il est rarement question mais qui, pourtant, est au plus proche de la création : celui d’agent d’artistes.
Car en effet, Renate est devenue l’une des grandes figures de la profession en fédérant autour d’elle des personnalités – principalement du monde de la photo – comme Sarah Moon, Christine Spengler, David Seidner ou encore Kate Barry. Et si depuis l’explosion du digital l’activité connaît sa plus grande mutation, Renate reste fidèle à sa vision du métier et à son œil. Elle continue de fonctionner à l’intuition, aux atomes crochus, à l’amitié, à l’envie.

Le bureau de Renate © Antoine Lecharny
Renate Gallois Montbrun photographiée par Sarah Moon

Le pied à l’étrier
Un saut dans l’inconnu. C’est à peu près ce qu’a fait Renate lorsqu’elle a commencé en tant qu’agent d’artistes. « J’ai commencé tout à fait par hasard, introduit-elle. Je ne voulais pas du tout faire ce métier, je voulais être architecte d’intérieur, créer des meubles. »

Alors qu’elle est stagiaire, au cours des années 70, au magazine « Dépêche Mode », elle fait la connaissance d’un photographe allemand qui lui demande, de but en blanc, si elle veut être son agent. Elle ne connaît rien à ce métier, dont on lui dit que – dans les grandes lignes – cela consiste à appeler les agences de publicité qui achètent de l’espace dans les magazines de mode, à demander le département « achat d’art » et à présenter le portfolio du photographe en espérant qu’il décroche un contrat. Elle accepte. L’activité, à ce moment-là, ne génère pas grand-chose ; elle a une existence relative, autant économiquement que dans l’esprit de Renate.
Rapidement, le photographe lui présente l’un de ses amis, allemand lui aussi – il faut savoir que Renate est originaire d’Allemagne. « Il faisait beaucoup de photos pour des publicités allemandes, pour des cigarettes, des champagnes, des cognacs, qui représentaient alors de gros budgets publicitaires. »
Elle devient aussi son agent. Petit à petit, le bouche-à-oreille opère et d’autres photographes la demandent. Parmi eux, un brésilien, Otto Stupakoff. « C’est avec lui que j’ai vraiment appris le métier. Il m’a appris à lire les photos, à avoir une sensibilité visuelle. Ensemble, on travaillait beaucoup pour le Vogue français, son nom était très vu. »

Avec Otto Stupakoff, Eva Sereny et d’autres photographes, une petite équipe se forme. Son activité d’agent commence à prendre une vraie dimension. Ses fonctions : définir avec l’artiste une stratégie ; constituer avec lui un dossier ; d’un côté, démarcher les clients les plus adaptés à son profil et, de l’autre, orienter le client vers le photographe qui répondra le mieux à ses besoins ; négocier les contrats…

En parallèle de cette activité, elle monte avec une amie une agence de mannequins. Elle ne connaît rien à ce métier non plus. « J’ai fait beaucoup de choses comme ça, sans vraiment réfléchir, sans maîtriser le métier. » Son agence – « FAM » – installée sur les Champs-Élysées devient très connue, notamment pour ses mannequins dits « special faces ». « C’était marrant au début puis ça ne l’a plus été. Finalement, on ‘vendait’ les mannequins, un physique, et ça m’a dérangée. Je me suis séparée de mon associée au bout de quatre ans. »

Artistes dans l’ordre : Aurore de la Morinerie / Jean-François Lepage / Chico Bialas / Deborah Turbeville / Antoine Lecharny / David Seidner / Christine Spengler / Deidi Von Schaewen / Charlie de Keersmaecker / Nelson Sepulveda.

L’âge d’or
Renate déménage alors ses bureaux là où ils se trouvent toujours, dans un appartement de la rue de Turenne, et poursuit son activité d’agent de photographes. On arrive à la fin des années 80 et c’est une grande époque pour elle – qui s’étendra jusqu’à la fin des années 90. Durant cette période, Renate décroche de très grands noms et connaît des réussites significatives, avec David Seidner * notamment, qui décroche un contrat d’exclusivité avec Yves Saint Laurent, une première pour la marque. « Pierre Bergé a été complètement ébloui par son travail », se souvient Renate. Ou encore, avec Peter Knaup (à ne pas confondre avec Peter Knapp), devenu la référence pour les photos de parfums (Dior, Ungaro…). « C’était de la publicité en affiches et en presse, ce qu’il y avait de plus visible », et donc de plus rentable.

Son bataillon d’artistes ne s’est pas constitué par choix stratégique, ou plutôt, précise-t-elle, par un choix qui s’est imposé par la force de l’intuition et de l’affection. Elle explique aussi qu’il n’y a pas eu de volonté de remplir des cases pour répondre aux différents besoins de la photo, ça s’est fait naturellement.
« En nature morte, il y avait dans l’équipe Peter Knaup ; pour la mode, David Seidner et Deborah Turbeville par exemple. Ils avaient vraiment leur propre style. Les clients cherchaient des ‘maîtres’, de grands photographes qui avaient une patte. Bettina Rheims a aussi intégré mon agence mais elle est partie à l’arrivée d’un photographe avec lequel elle se sentait en concurrence. » Très rarement, Renate se sépare de quelques personnes mais, pour la plupart, ses artistes lui restent fidèles jusqu’au bout, nourris par la relation qui s’est construite. « Être agent, c’est d’abord constituer un duo avec l’artiste, être présent, l’écouter…, rapporte Renate. Ça ne se résume pas seulement au boulot. On connaît toute sa vie. On instaure une relation de confiance. La plupart des gens avec qui je travaille sont devenus des amis très proches. » Elle évoque le nom de Sarah Moon : « On travaille ensemble depuis plus de trente ans. C’était déjà une super star quand on s’est rencontré, c’était bien après Cacharel [La notoriété de Sarah Moon a explosé suite à ses campagnes de pub pour Cacharel dans les années 70 et 80, ndlr]. Aujourd’hui elle est beaucoup plus dans une démarche d’artiste mais à l’époque elle faisait beaucoup de publicité. Ensemble, on a fait Armani pendant trois saisons et Nars. Pour moi c’est un bonheur de travailler avec Sarah et je ne pense pas qu’il soit question qu’on se quitte un jour. » On sent aussi qu’une grande amitié la lie à Aurore de la Morinerie, que Renate a accueillie dans son équipe il y a 14 ans et qu’elle représente, non pas en tant que photographe, mais en tant qu’illustratrice. Elle fut d’ailleurs la première illustratrice que Renate ait représentée. Une ouverture sur un champ nouveau en tant qu’agent mais qui fait sens au regard de son histoire puisque pendant sept ans, à partir 1987, toujours en parallèle de son activité d’agent, Renate a tenu une galerie dédiée à l’illustration. La galerie Rohwedder (son nom de jeune fille) était située rue du Roi Doré, au pied de ses bureaux de la rue de Turenne. « Mon idée de départ c’était de créer un atelier pour retaper des meubles et les vendre. Puis j’ai fait la rencontre de Jean-Jacques Sempé qui n’avait alors pas de galerie, il m’a dit ‘Pourquoi tu ne ferais pas de ce lieu une galerie où tu exposerais mes dessins ?’. C’est venu aussi simplement que ça. »

Le bureau de Renate © Antoine Lecharny
Affiches d’expositions organisées par la galerie Rohwedder.

Naturellement, l’inauguration a eu lieu autour d’une exposition du désormais regretté Sempé. Une fois encore, c’est une activité que Renate a apprise sur le tas et une fois encore, elle a fonctionné aux coups de cœur : « J’étais extrêmement libre, la galerie était à mon nom, je n’avais de compte à rendre à personne. » Elle y expose, outre Sempé, Savignac, Benoit, Hélène Tran ou encore un Jean-Philippe Delhomme à la notoriété naissante. « C’était une époque merveilleuse. Le lieu était très atypique, c’était dans l’ancienne forge de Louis XVI et, à l’époque, il n’y avait pas dans le marais toutes les galeries d’art qu’il y a aujourd’hui. J’étais complètement isolée avec ma petite galerie, elle attisait beaucoup la curiosité et elle a attiré beaucoup de personnes de la publicité car c’était un autre monde que celui de la photo. Pour cela, ça a été enrichissement dans mon activité d’agent. »
Au bout de sept ans, le lieu a été mis en vente. Renate, qui n’était que locataire, a renoncé à l’achat et, n’envisageant pas de poursuivre cette activité ailleurs que dans ce lieu « absolument unique », le volet galeriste de sa vie s’est arrêté là.

Naviguer entre ombre et lumière
En 1996, Renate voit l’activité de son agence ralentir à cause de problèmes de santé qui la contraignent à s’éloigner du travail pendant cinq mois.
Cette période est aussi marquée par le départ « du jour au lendemain » d’un photographe qui comptait beaucoup pour l’agence. L’affaire, qui a brutalement fragilisé l’écosystème qu’avait su construire Renate, se terminera devant les tribunaux.

L’arrivée de Kate Barry dans l’équipe est le rayon de lumière qui balaie le souvenir de ces péripéties. « J’ai vu deux-trois photos de Kate dans le magazine ELLE, j’ai cherché à la rencontrer et ça a été le coup de foudre mutuel. À partir de ce moment-là, elle a pu faire de très beaux portraits pour des magazines comme Vogue. Elle avait un engagement et un professionnalisme très rares. Elle était dans les labos, elle suivait la couleur… Elle était extrêmement méticuleuse mais c’était passionnant de voir ça. Une personne incroyable, d’une gentillesse, d’une élégance… et drôle par-dessus tout. » Mais l’annonce de sa mort, en 2013, est un choc immense. « Ça a été l’un des moments les plus horribles, je pensais même m’arrêter à cette époque. Le métier de la mode est très dur, sans pitié. Et le métier d’agent n’est pas très aimé en France. On se demande quelle est la fonction de l’agent. On le réduit parfois à une personne qui enchérit le coût de la photo, sans valeur ajoutée… ce qui est faux. » Pour Renate, le métier d’agent ne se résume pas qu’à sa partie émergée (penser une stratégie, démarcher, négocier…) ; en sous-terrain, il y a aussi tout un travail consistant à tenir par la main les artistes, « faire équipe » avec chacun d’eux. « Faire équipe », elle l’aura aussi fait pendant près de 14 ans avec un associé ; leur collaboration a pris fin en 2021.

Artistes dans l’ordre : Sarah Moon / Jin Young Hong / Keiichi Tahara / Patricia Schwoerer / Morgane le Gall / Kate Barry / Marie Taillefer / Lon Van Keulen / Peter Knaup / Xavier Casalta.

Une inévitable mutation
Alors qu’avant l’agent était perçu comme un acteur presque indispensable aux yeux de l’artiste comme à ceux du client, Internet a changé la donne, et Instagram tout particulièrement. « Avec le digital, tout le monde a accès aux dossiers des artistes donc il y a beaucoup de clients qui choisissent eux-mêmes. On ne me demande plus ‘qui as-tu pour cette commande ?’, le client sait déjà qui il veut. » Si le client a développé de nouvelles compétences, l’artiste aussi.
Il est devenu un entrepreneur qui sait bien souvent utiliser les outils d’Internet et le ton adéquat pour s’adresser à une audience et « se vendre ».

Pour s’adapter aux mutations de l’écosystème de la création, beaucoup d’agents proposent aussi de gérer la « production ». Ils organisent, au regard d’une enveloppe globale qui leur est allouée, toutes les prises de vue (réservation du studio, du coiffeur, du maquilleur, etc.), une activité chronophage dont se passent – pour le coup – volontiers les clients.

La perte de sens du métier d’agent, tel qu’on le concevait jusqu’au début des années 2010, s’accompagne d’un mouvement similaire en ce qui concerne le métier de photographe de mode qui semble avoir perdu de la dimension quasi sacrée dont il jouissait dans les années 80, 90, 2000. La marque ne cherche plus tellement la patte de l’artiste, celle-là même qui l’identifiait grâce à un ton très personnel ; elle cherche à créer une image qui s’inscrit dans les codes esthétiques qu’elle a prédéfinis. Il est par ailleurs fréquent que des marques demandent un très grand nombre d’images (Renate évoque une trentaine d’images pour une journée), pour une rémunération sans commune mesure avec les usages du passé. « Je ne suis certainement pas l’agent le plus commercial à Paris mais mes artistes ne répondent pas à ce type de commandes. J’ai la chance d’avoir des clients qui sont encore dans une démarche de ‘chercher une patte’. » Renate cite Dior et Chanel qui ont beaucoup travaillé avec Sarah Moon, et le Printemps qui s’est offert plusieurs fois le trait d’Aurore de la Morinerie. La réputation d’Aurore de la Morinerie et de Sarah Moon n’est plus à faire mais pour de jeunes artistes, la situation est plus compliquée. « Lorsqu’un jeune artiste démarre, ce qui est important pour lui, c’est de faire de l’édito ** dans des magazines pour des raisons d’image, et dans l’espoir d’être repéré par des marques, qui sont celles qui proposent des contrats rémunérateurs. Mais la majorité des magazines ne paient pas, parfois même pas de quoi rembourser les frais de déplacement et de production. En fait, ceux qui peuvent travailler pour ces magazines sont ceux qui ont déjà de l’argent, c’est profondément injuste. Les jeunes photographes doivent avoir une double activité pour vivre. Sans parler du fait qu’acquérir de la crédibilité auprès des marques prend du temps. » Renate évoque Antoine Lecharny, 27 ans, une recrue récente de l’agence. « Je crois beaucoup en lui, déclare-t-elle, mais pour la marque il faudra du courage car c’est un jeune et une marque a besoin d’une assurance technique. »
On imagine aisément que faire partie du « pool » de Renate offre déjà une certaine crédibilité. Cette caution morale est un atout dont Antoine Lecharny pourra certainement se prévaloir pour lever un peu plus la barrière de la frilosité du client.

Le bureau de Renate © Antoine Lecharny

L’avenir
« À mon avis, ce n’est pas un métier qui va durer encore des siècles. » confie Renate. Du moins, pas selon son schéma d’origine. Il peut espérer continuer à conquérir un marché de niche mais, à défaut, il devra se transformer suffisamment radicalement pour trouver une forme de survie. Le terme « d’agent » recouvrira alors sans nul doute une activité plus large.
Cela n’empêche pas Renate, mue par une sincère passion pour l’image, de poursuivre avec enthousiasme son activité. Elle a récemment été rejointe par Marie Benaych, une jeune femme dont elle gage qu’elle serait un très bon agent.
« Elle a un très bon œil mais je ne sais pas si c’est ce qu’elle veut faire de sa vie. » Qu’elle poursuive ou non dans cette voie, elle hérite pour le moment de la vision et du récit d’une agence qui a de profondes racines et assurément, une belle histoire.

* Il a été une grande figure de la photo de mode dans les années 80-90, jusqu’à sa mort en 1999.
** Une commande de photos passée par un magazine et qui sert souvent à accompagner un texte.

rgmparis.fr
instagram.com/rgmparis

Image de une © Sarah Moon

Jean-Michel Fauquet, Balzac et sa robe

La belle idée que de confier à Jean-Michel Fauquet un travail autour de l’œuvre et du personnage de Balzac. Alors que l’écrivain était un observateur sans complaisance du manège des hommes entre eux, Fauquet, lui, n’a d’appétit que pour l’étude des ressorts insondables et mystérieux de l’homme en tant qu’individu. Deux regards qui observent le même monde depuis deux points de vue à peu près opposés.

Fauquet, c’est une sorte de vulcain en chambre qui forge avec constance un monde parallèle. Depuis son atelier, il est aussi un explorateur, mais un explorateur de l’intérieur de lui-même. Une sorte de démiurge miniature qui modèle son œuvre, sa créature, selon des règles dont il est le seul maître en cheminant sur une voie qu’il a lui-même tracée.

Il dessine, sculpte, peint, façonne à grands traits un monde de carton. Il photographie, peint à nouveau, dessine à nouveau, patine avec de la cire… Il n’est photographe qu’entre autres choses. La photographie n’est qu’une partie du processus. Les images d’objets ou de situations mises en scène, et dans lesquelles il apparaît parfois, sont domptées par sa main, dominées par son geste. Il en résulte des œuvres qui semblent sortir tout droit des ténèbres, mais après un long chemin. C’est noir, épais charbonneux, sourd…
Deux personnages assis face à nous, emballés dans des étoffes jetées à la hâte masquant jusqu’à leurs visages, semblent attendre. Un bouquet de fleurs livre sa vraie nature de papier mâché. Une sorte de tour de Babel de carton est le sujet d’une mise en scène dans un studio dont on perçoit les contours, un personnage attablé fait disparaître sa tête dans son manteau…. On y voit un monde mystérieux, dont on sait d’emblée qu’il ne livrera pas tous ses secrets. On est pourtant aimanté par son obscure beauté, qui nous attire irrésistiblement comme une sirène de charbon. Il aura accouché d’une vision, sans titre et sans récit, un matériau brut. À nous de jouer maintenant, c’est au spectateur de laisser la capacité de révélation de l’œuvre agir.

Jean-Michel Fauquet est né en 1950 à Lourdes. Après des études d’arts plastiques il part au Canada pour douze ans où il enseigne la photographie à l’université. C’est seulement à son retour en France qu’il commence à exposer. Plus d’une trentaine d’expositions à ce jour. Il est présent dans les grandes collections publiques, et a publié une vingtaine de livres et de catalogues.

Pour son exposition, de Balzac, Fauquet est frappé par la robe. Celle dans laquelle l’enveloppe Rodin dans son « Monument à Balzac », une commande passée par «La société des gens de lettres», sur une idée d’Alexandre Dumas. Inauguré, au terme d’un processus assez chaotique, en 1939 sur le terre-plein du Boulevard Raspail, le monument montre l’écrivain dans un vêtement qu’on penserait être un grand manteau. C’est en fait une robe de chambre blanche de dominicain, une robe de moine en même temps qu’un vêtement d’intérieur. Fauquet y voit lui une robe de juge : «Le vêtement que revêt l’écrivain est une robe de magistrat, car une telle robe de chambre ne convient qu’à une chambre correctionnelle. » Le commissaire de l’exposition Alain Sayag explique : « Balzac est donc celui qui juge, non seulement la société bourgeoise et étriquée de son temps, mais aussi notre temps où la renommée est virtuelle et éphémère.» Fauquet rend palpable cette dérision avec sa sculpture qui n’a du bronze qu’une apparence grossière sans consistance. Autour d’elle, l’installation présente des dessins et études. Aux murs, les œuvres de la série « robe de chambre». « Pour Jean-Michel Fauquet la comédie humaine est bien cette comédie des apparences, des illusions que rien ne vient masquer, explique Alain Sayag. Des formes vides et inconsistantes auxquelles tout l’art de Jean-Michel Fauquet est de donner, malgré tout, une présence, une réalité qui s’impose à nous avec une évidence cruelle et aveuglante.»

JEAN-MICHEL FAUQUET, « LE CODE DES GENS HONNÊTES »
DU 4 NOVEMBRE AU 11 DÉCEMBRE À LA ROTONDE BALZAC
11 RUE BERRYER, 75008 PARIS
jmfauquet.weebly.com

Esquisse de Jean-Michel Fauquet présentant la scénographie pour « Le Code des gens honnêtes », ensemble d’œuvres commandé à l’occasion de Photo Days.

Paris par Smith

En novembre 2021 le festival Photo Days et l’Office du Tourisme et des Congrès de Paris s’associent pour lancer le Grand Prix de Photographie « Paris je t’aime x Photo Days ». Un nouveau rendez-vous annuel dont l’objectif est de créer un ensemble de visions singulières de la ville de Paris. La première édition a pour thématique « Paris Vert », un thème ouvert pour lequel la proposition de l’artiste SMITH s’est démarquée. Alors que l’artiste finalise son projet en prévision de son exposition lors de Photo Days 2022 – à La Caserne du 7 au 20 novembre –, il nous présente son parcours et sa démarche.

Créé par Emmanuelle de l’Ecotais, Photo Days fédère près de 90 lieux dans Paris et en Île-de-France autour de la photographie et de la vidéo. Les institutions, galeries, ateliers d’artistes et appartements de collectionneurs ouvrent leurs portes aux visiteurs, professionnels ou amateurs, pour une immersion photographique totale au moment où Paris devient la capitale mondiale de la photographie. L’an dernier le Grand Prix de Photographie « Paris je t’aime × Photo Days » a sélectionné le regard ingénu de l’artiste SMITH sur « Paris Vert ». Il s’explique : « J’ai grandi à Paris. Dans mon imaginaire d’enfant, les parcs de Belleville, les Buttes Chaumont et les quais du canal Saint-Martin constituaient la nature. Je n’en étais pas triste, au contraire, et j’ai toujours eu avec ces parcs une relation particulière. Mal entretenus à l’époque, ils avaient aux yeux d’un enfant une dimension sauvage. Avec ‘Paris Vert’ je vais proposer une vision de Paris et de ses espaces verts à travers ce regard d’enfant, son impression d’immensité et de nature.»

Né en 1985, SMITH est photographe, cinéaste, plasticien et doctorant en esthétique. Son travail interdisciplinaire s’appréhende comme une observation de la constitution, de l’évolution et des mues de l’humain. Mêlant art et sciences, technologies et savoirs-faire, SMITH développe un répertoire poétique de la métamorphose. Il donne corps à des processus de subjectivation qui agissent en creux ou en négatif, jusqu’à l’effacement, l’altération ou l’atteinte de l’identité. Ses œuvres invitent à une immersion dans une esthétique fantomale propice à la contemplation ou à la rêverie. « Je fais des photos partout, en permanence, depuis que je suis petit. C’est ce que j’aime appeler ma langue maternelle. J’ai une pratique quotidienne et permanente d’un côté et de l’autre des projets transdisciplinaires. »

Depuis 2011, Smith interroge les limites du visible et du non visible à l’aide d’une caméra thermique. Il s’agit d’un outil de pointe permettant de capter le rayonnement infrarouge (ondes de chaleur) émis par les corps et qui varie en fonction de leur température. « Elle perçoit les ondes de chaleur dégagées par le sujet et les restitue sous forme de zones de couleurs. C’est assez magique. Je la considère presque comme une prothèse. J’ai l’impression d’avoir un nouveau sens qui se superpose au toucher. Voir la chaleur est une dimension sensitive supplémentaire que je souhaite partager avec le spectateur. »
Utilisée comme un moyen d’observation de l’identité humaine et d’étude des frictions avec le non humain – végétal, minéral, fiction – la caméra thermique offre une perception du monde plus grande et la compréhension que notre réalité n’est en fait qu’« une infinité minuscule de la réalité ».

C’est alors doté de cette caméra que SMITH explore les espaces de frictions entre l’humain et la nature parisienne. L’expérience est éminemment sensorielle et autobiographique. Sur les traces des ruelles de son enfance, il y inscrit la valeur psychique du rêve qui parsème son œuvre depuis plus de 15 ans.
Cette déambulation intime et sentimentale, similaire au tropisme de Verlaine, nous renvoie à une certaine mélancolie parisienne par laquelle l’être se perd dans le paysage. « Je pense que dans ma vie je cherche à aller en permanence vers cette tranquillité et cette disposition à la rêverie. Cette série est une façon de retranscrire cela. »

La caméra capte toute chose reflétant la lumière du soleil et traduit chaque degré par une valeur chromatique. Au milieu de l’immensité bleutée de la ville, l’humain retranscrit en orange, apparaît comme un épiphénomène dans cette formation thermique. Chaque image captive le regard par la manière dont le photographe réussit, à travers elles, à faire revivre un certain romantisme allemand. Empreintes de mysticisme, elles évoquent en effet aux yeux de l’artiste l’iconographie allemande du XVIIIe ou l’œuvre d’Andreï Tarkovski par « la diffusion de l’identité dans le paysage et l’idée d’une sorte d’harmonie qui se dissout dans l’immensité d’un paysage merveilleux. Il y a quelque chose de très poétique et mystique dans l’imagerie thermique qui rend l’image profondément romantique ».

On peut sans peine percevoir les points de convergence entre certaines images prises du sommet des Buttes Chaumont et Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, figure de proue du romantisme. Paris, ville économique et dynamique, se transforme en un paysage grandiose où l’horizon s’étend à perte de vue, laissant au spectateur un sentiment d’immensité et de liberté mêlé à celui du vide. « À Paris, nous sommes sollicités en permanence, chaque quartier est un supermarché à ciel ouvert. La caméra thermique ne voit pas ça. La publicité est une surface vierge, la ville n’est pas polluée par la bouche dévorante du capitalisme. On revient à quelque chose de plus essentiel et finalement de plus photographique : de la lumière et son reflet. » La nature impose sa puissance face à l’humanité, c’est elle qui dirige en fin de compte.

« PARIS VERT » PAR SMITH
DU 7 AU 20 NOVEMBRE À LA CASERNE
12 RUE PHILIPPE DE GIRARD, 75010 PARIS
instagram.com/traumsmith

SMITH, Artiste de la galerie Christophe Gaillard
galeriegaillard.com

Photo Days 2022 : Ce qui va nous taper dans l’œil

Pour « Photo pas photo » (la partie de Photo Days programmée en partenariat avec Parcours Saint-Germain), un parcours éclectique nous invite à déambuler dans le quartier Saint-Germain-des-Prés, d’une boutique à une terrasse de café en passant par un espace public. Il va être intéressant de croiser le travail de la photographe Flore (prix Marc Ladreit de Lacharrière en 2018 et prix Nadar en 2020 pour son livre « l’odeur de la nuit était celle du jasmin ») avec son univers poétique hors du temps et ses tirages raffinés dans l’ambiance cosy du café Louise. L’artiste a prélevé quelques plantes dans le jardin du musée Delacroix pour réaliser une nouvelle série. Tout autre univers que celui du plasticien Gregor Hildebrandt, peintre et sculpteur de notoriété internationale connu pour l’utilisation, entre autres, de cassettes audio ou de vinyles comme supports d’images photographiques. Il a été invité à réaliser une série de huit œuvres spécialement pour le Café de Flore (où elles seront exposées). À noter aussi la présence du photographe sud-africain Pieter Hugo qui impressionne notamment avec ses portraits puissants depuis les années 2005-2010. L’exposition de sa série « 1994 » aura lieu à la Sorbonne Artgallery lors de « Photo pas photo » du 8 novembre au 11 décembre.

Œuvre extraite de la nouvelle série de Flore, qui sera présentée au Café Louise.
Le Café de Flore accueillera les œuvres de Gregor Hildebrandt.
Œuvre de Gregor Hildebrandt pour laquelle il a utilisé des cassettes audio comme supports d’images photographiques.
Photo extraite de la série « 1994 » de Pieter Hugo, qui sera exposée à la Sorbonne Artgallery.

Pour « Place à la photo », la connexion se fait d’abord par un maillage d’une cinquantaine de galeries partenaires. On y trouve une assez grande diversité de galeries, mais surtout une majorité de galeries spécialisées « photo », accompagnée d’une belle sélection de galeries d’art « photo-compatibles » (des galeries qui se positionnent « art contemporain » mais dont certains artistes utilisent le médium photo, par exemple). Dès la deuxième édition, ces lieux privés ont été rejoints par un assez grand nombre d’institutions qui « comptent » dans milieu de la photo comme par exemple la MEP, le Jeu de Paume ou le Centre Pompidou. Tous ces lieux sont libres de leur programmation, mais la plupart joue le jeu de l’adapter à l’événement. Parmi ceux-ci, la galerie Baudoin Lebon montrera le travail de Joel-Peter Witkin, et son monde inquiétant peuplé de physiques difformes ou de membres de cadavres. On est aussi très curieux de découvrir le travail conceptuel du jeune Máté Dobokay chez la toujours inspirée galerie Bigaignon. Plus classique, mais résolument mythique : vous pourrez voir des œuvres du photojournaliste Marc Riboud (1923-2016) chez la Galerie Arcturus. À ces lieux de « monstration » habituels, s’ajoutent des lieux dits « atypiques » (entendre « non-traditionnels » dans le schéma classique du rapport exposant/spectateur, et d’une façon générale non-conçus pour recevoir du public et encore moins pour organiser une expo) comme des studios de photographes mythiques (Jean-François Bauret, Frank Horvat) exceptionnellement ouverts à la visite, ou même des appartements de collectionneurs (chez Véronique Hublot-Pierre). Enfin, suffisamment rare pour ne pas être manquée, la rétrospective d’Erwin Blumenfeld, un photographe de mode totalement précurseur des années 30-50, au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme à partir du 13 octobre (exposition « Les Tribulations d’Erwin Blumenfeld, 1930-1950 »).

L’une des célèbres photos de Marc Riboud, dont le travail sera exposé à la galerie Arcturus.
Studio de Frank Horvat.
Chez la collectionneuse Véronique Hublot-Pierre.
Le travail de Joel-Peter Witkin sera exposé à la galerie Baudoin Lebon.
La galerie Bigaignon
© Erwin Blumenfeld. « Les Tribulations d’Erwin Blumenfeld, 1930-1950 » au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme à partir du 13 octobre.
Le travail de Máté Dobokay sera présenté à la galerie Bigaignon.

Une des originalités du projet – qui lui donne par ailleurs beaucoup de sens – est de proposer des visites guidées par thème (« abstraction ou minimalisme » ou « le corps » lors de l’édition passée par exemple). Une équipe de Photo Days emmène des groupes de visiteurs dans un parcours commenté, d’un lieu partenaire à un autre. C’est gratuit, il suffit de s’inscrire. Des visites sur-mesure peuvent même être envisagées sur demande. Avec ces visites, la connexion entre les lieux de photo devient vraiment palpable.

Dans la même idée de fluidité et de proximité avec la création, vous pourrez rencontrer et échanger directement avec les artistes à l’occasion de rencontres organisées dans ce seul objectif. L’an dernier, il aura ainsi été possible de rencontrer et d’échanger le même jour avec des artistes aussi divers, intéressants, et de belle notoriété, qu’Antoine D’Agata, Adrien Boyer, Laura Henno, Anaïs Tondeur… Un rendez-vous qui aura lieu tous les mercredis soirs (durant toute la durée du festival) au club privé We are_, partenaire de l’événement. La liste n’est pas encore définie à l’heure où nous écrivons ces lignes mais sera consultable sur le site de Photo Days.

À côté de ces parcours et différents modes d’exposition se tiendront plusieurs évènements parmi lesquels la remise à la MEP le 21 novembre du Prix StudioCollector d’Isabelle et Jean-Conrad Lemaître qui récompense spécifiquement des travaux vidéo, ou une soirée événement au Grand Rex…

La MEP, où sera remis le Prix StudioCollector.
Rencontres avec les artistes.
Remise du Prix StudioCollector.

Mais l’autre gros point d’intérêt du festival, est sa politique de soutien à la création. Photo Days a en effet passé commande à plusieurs artistes spécifiquement pour l’événement, sans contre-partie. Jean-Michel Fauquet, avec son univers poético-brutaliste complexe et mystérieux, sera exposé à la Rotonde Balzac, un petit lieu d’une poésie folle édifié en 1891 par Adèle de Rothschild sur l’emplacement de la dernière demeure de l’écrivain. Il s’est vu confier une commande en lien avec l’univers du monument littéraire français et y présentera, du 4 novembre au 11 décembre, une de ses créations habitées (par lui, littéralement, assez souvent) qui mêle dessin, sculpture, « chaudronnage de carton » comme il le qualifie lui-même, et, in fine, photographie. À la Rotonde Balzac toujours, l’exposition de l’artiste conceptuel Yann Toma du 15 octobre au 2 novembre, produite par Photo Days également.

La Rotonde Balzac accueillera l’œuvre de commande du photographe Jean-Michel Fauquet et de l’artiste conceptuel Yann Toma.
Photographie de Jean-Michel Fauquet.

Dans un tout autre genre, le photographe SMITH, qui avait notamment fait sensation à Arles en 2021 avec son exposition « Désidération » – il en avait aussi fait l’affiche –, dévoilera à
La Caserne du 7 au 20 novembre le travail dont il a reçu commande en devenant le premier lauréat (2021) du grand prix « Paris, je t’aime » organisé par Photo Days en partenariat avec l’Office du Tourisme et des Congrès de Paris sur le thème « Paris Vert ». Il continue d’y explorer les possibilités introspectives de sa caméra thermique.

Photographie de SMITH, artiste lauréat du Prix « Paris, je t’aime » organisé par Photo Days en partenariat avec l’Office du Tourisme et des Congrès de Paris. Son travail de commande pour Photo Days sera exposé à La Caserne.
Le travail de Nancy Wilson-Pajic sera exposé au club We are_, partenaire de Photo Days.

On a aussi remarqué que la photographe franco-américaine Nancy Wilson-Pajic (née en 1941) exposera ses célèbres – et très beaux – grands photogrammes chez We are_ du 7 novembre au 12 décembre. Enfin, si vous avez l’occasion de faire un pas de côté jusqu’à Deauville, vous aurez peut-être la chance de pouvoir observer une œuvre du grand Georges Rousse, créée, comme toujours in situ, pour l’occasion. Elle a été réalisée dans le cadre d’un partenariat entre Photo Days qui en profite pour élargir son horizon géographique, et le festival photo Planches Contact de Deauville, qui se montre de plus en plus passionnant. Les photos de l’installation de Georges Rousse seront aussi exposées à Paris chez Nespresso (55 rue de Rennes, Paris 6ème) Jusqu’au 6 novembre.

Enfin, nous ne voulions pas achever le petit tour d’horizon sans évoquer l’organisation de lectures de portfolios, qui sont en elles-mêmes une forme de soutien à la création. Les photographes de tout poil vont en effet pouvoir présenter leur travail à des personnalités qualifiées du monde de la photo. Les lectures de portfolios, la plupart du temps payantes (le regard qualifié, le temps et l’attention qui vont avec ont en effet de la valeur) demeurent ici gratuites, et se déroulent les 10, 11, 12, 14 et 15 novembre dans un lieu magique, la Fondazione Sozzani, ce qui ne gâche rien.

Bon festival !

Lectures de portfolios.
La Fondazione Sozzani.
Le club We are_
L’œuvre de George Rousse réalisée dans le cadre du partenariat entre Photo Days et le festival Planches Contact de Deauville.

Emmanuelle de L’Ecotais, La vision PHOTO DAYS

Alors que s’annonce sa troisième édition, le festival parisien de photographie grandit et cultive l’art de faire découvrir la photo au plus grand nombre.

Lorsque l’on écoute attentivement Emmanuelle de L’Ecotais évoquer Photo Days, le temps fort dédié à la photo à Paris qu’elle a imaginé en 2019, on est surpris par son ton calme, posé, dans lequel point une profonde humilité. Pas une trace de fierté, ni d’ego mal placé. Il y aurait pourtant de quoi se féliciter d’une belle réussite. L’événement a mobilisé 90 lieux différents (galeries, foires, maisons de vente…) lors de sa seconde édition, à l’automne dernier…

Photo Days est né de l’envie de redonner à Paris un événement qui aurait une dynamique similaire au Mois de la Photo, « avec le désir de sensibiliser les publics à la photo, de passer des commandes à des artistes pour des lieux emblématiques ou atypiques habituellement fermés au public, de créer une synergie entre le travail d’un artiste et l’architecture ; un peu comme si l’on faisait vivre les Journées du Patrimoine avec l’art contemporain » tel que l’explique Emmanuelle de L’Ecotais. La crise Covid-19 intervient et rend impossible l’organisation de la manifestation dans certains lieux institutionnels fermés au public. « Je risquais de devoir annuler, je craignais de perdre tous mes soutiens », se souvient Emmanuelle de L’Ecotais, qui a alors l’idée de se tourner vers les galeries pour réaliser un événement à l’échelle de toute la ville de Paris. « Je suis allée voir toutes les galeries avec l’idée qu’il fallait créer un parcours pour palier l’annulation de Paris Photo. Les galeries étant de petits commerces, elles étaient en mesure d’ouvrir. » Elles seront une trentaine à répondre présentes. Lors de cette première édition, Photo Days a également produit sa première exposition dans un lieu fermé au public jusqu’ici : Alkis Boutlis – Penser, c’est voir ! à La Rotonde Balzac, située dans les jardins de l’Hôtel de Rothschild (Fondation des Artistes). Audacieuse dans son projet, portée par une forte volonté de démocratisation de son art, elle entend changer le rapport qu’entretient le grand public avec la photographie, mais aussi avec les photographes. Un leitmotiv : décloisonner, ouvrir, rendre les rencontres possibles. Photos Days a su, sur ce plan, briser les codes et transformer la relation d’un festival à ses publics.

S’il est ici question de découverte, Emmanuelle de L’Ecotais joue la carte de la proximité. Des visites « à la carte » peuvent être proposées sur réservation à celles et ceux qui en font la demande. « On peut nous contacter et nous solliciter pour une visite organisée, soit dans un quartier, soit autour d’une thématique. Et nous procédons de même, quand cela est possible, pour des rencontres avec les artistes. » Plus de 500 visites ont été organisées en 2021. Du jamais vu dans les grands festivals de photo et même, plus généralement, dans l’univers des festivals où l’on ne prend guère le temps du « sur-mesure ». Photo Days propose aussi, comme d’autres, des lectures de portfolios, ces moments où des passionnés de photographie donnent à voir leur travail à des professionnels. Le temps d’échange est riche d’enseignement, de conseils. Là où les festivals commercialisent ces temps de rencontre, sur réservation, Photos Days les ouvre au plus grand nombre, gratuitement, à la Fondazione Sozzani. La rencontre, elle, n’est pas dévaluée, puisque que ce sont de très grands noms de la photographie (photographes, commissaires d’exposition…) qui rencontrent à cette occasion les amateurs éclairés et les artistes en devenir. Une chance incroyable pour ceux qui vivront les 300 lectures prévues en 2022. Enfin, et il est légitime de le souligner, Photo Days est aussi un projet solidaire qui collabore avec la fondation « photo4food », qui propose l’acquisition de photos en échange de dons permettant de financer des repas pour des personnes démunies. Il y a là, dans cette attention portée aux publics, et avant tout à l’autre, un axe singulier d’un projet qui dépasse la seule exposition de photographies.

L’écosystème Photo Days
La seconde édition marque une montée en puissance avec 90 lieux partenaires mais aussi « quelques lieux privés soigneusement choisis comme des ateliers d’artistes, des hôtels, des appartements de collectionneurs, ainsi que deux laboratoires, afin de proposer aux visiteurs, professionnels ou amateurs, une immersion photographique totale ». Pour la programmation du festival, Emmanuelle de l’Ecotais encourage la prise d’initiative, invitant les galeries partenaires à choisir les artistes qu’elles souhaitent mettre en valeur.
Tout un monde professionnel, par ailleurs concurrentiel, se réunit à l’année sur un projet commun dans la rencontre des publics. Autant dire que la quasi-totalité des lieux gravitant dans l’univers de la photographie à Paris sont engagés dans ce qui ressemble à une aventure commune, à une organisation partagée.
À ceci s’ajoute la programmation d’Emmanuelle de L’Ecotais avec les expositions qu’elle produit elle-même : ainsi pour Jean-Michel Fauquet à la Rotonde Balzac, Nancy Wilson-Pajic au club privé We are_, Pieter Hugo à la Sorbonne Artgallery, de grands artistes internationaux. Photo Days mobilise une bonne part de son budget pour passer des commandes artistiques aux photographes. « Le soutien à la création est pour moi fondamental et je ne pouvais pas imaginer que Photo Days voit le jour sans que nous nous engagions sur cela aux côtés des artistes. Nous finançons ces commandes, elles sont présentées au public mais nous ne demandons aucune contrepartie aux artistes, qui demeurent propriétaires de leurs œuvres ainsi réalisées. » Une pratique peu commune dans l’univers de la photographie. Rares sont les manifestations qui ne demandent pas aux photographes de leur céder quelques œuvres en retour, à commencer par les Rencontres d’Arles. Un soutien qui s’exprime aussi dans de nouvelles collaborations comme cette création in situ de Georges Rousse produite par Photo Days pour le festival Planches Contact à Deauville. Dans une débauche d’énergie, et sans soutien majeur des institutions publiques, Emmanuelle de L’Ecotais a construit une troisième édition passionnante de Photo Days. À ses côtés, INOCAP Gestion, l’Office du Tourisme et des Congrès de Paris, Van Cleef & Arpels, Tikehau Capital et, depuis cette année, la Société Générale. Mais aussi toutes les galeries participantes qui s’acquittent d’un droit d’entrée – le budget collecté grâce aux sponsors étant utilisé pour passer commande aux artistes tandis que les cotisations servent à l’organisation et à la communication.

« Photo pas photo » en préambule
En préambule de cette nouvelle édition, Photo Days croisera le chemin de Parcours Saint-Germain*, autre figure de la création contemporaine dans ce prestigieux quartier parisien. Il sera ici question de l’art contemporain, de matière et de matériaux, et de la façon dont la photographie y trouve place. « Aujourd’hui, la photographie n’est plus perçue comme une technique mais comme le prolongement de notre regard, observe Emmanuelle de L’Ecotais. Ensemble, avec Parcours Saint-Germain, nous nous sommes demandés ce qu’un artiste d’aujourd’hui pouvait réaliser en travaillant avec ce médium. Les œuvres sélectionnées suggèrent une sorte de mutation génétique de la photographie, qui s’affranchit de sa nature pour devenir une forme hybride, le mélange de modes d’expression artistique les plus variés. » Ce parcours conjoint intitulé « Photo pas photo » (du 15 octobre au 6 novembre) mettra donc en lumière des artistes qui réinventent la photographie en lui imaginant un nouveau langage, donnant naissance à des résultats totalement inattendus. L’objectif est ici aussi de faire découvrir la photographie au plus grand nombre. « C’est, dans le monde de l’art contemporain, le médium qui reste le plus accessible à tous. C’est une porte d’entrée dans le monde de l’art. C’est ainsi que je le conçois et c’est ce qui me motive chaque jour, assure-t-elle. Je reste très attentive, notamment aux jeunes générations. C’est dans la photographie, parce que les prix y sont abordables, que l’on rencontre le plus de jeunes collectionneurs. » Certains y resteront, d’autres se tourneront vers d’autres formes d’art contemporain, mais Photo Days aura tenu son rôle de vecteur d’une découverte et d’une passion artistique.
* parcoursaintgermain.com

Thomas Paquet, récolter la lumière du temps

Cet artiste développe une œuvre très originale, qui, sous des dehors d’abstraction, nous accompagne dans l’appréhension de la lumière, du temps, des astres et de leur mouvement, et, incidemment, de notre place dans cette mécanique universelle.

Ici, il est question de photographie. Littéralement.

Tous les photographes écrivent avec la lumière : ils reproduisent une image de la réalité à l’aide de la lumière qui va impressionner une émulsion chimique photosensible ou un capteur numérique. L’objet du travail de Thomas Paquet est la lumière elle-même, ou les phénomènes directement en lien avec son existence ou sa présence comme le soleil, son mouvement, et leur corollaire le temps. À ce titre, il est un photographe conceptuel ou expérimental, car il détourne la fonction première du procédé pour en faire autre chose. Et cet autre chose fait œuvre, son œuvre.

Enfant de la balle, mais pas trop
S’il explore aujourd’hui des contrées inconnues, il a commencé son cheminement d’une manière assez classique. Il y a un peu de l’enfant de la balle chez ce photographe là (mais un peu seulement). Fils de photographe, il découvre avec lui le laboratoire noir & blanc et les premiers émois des manipulations chimiques. Petit-fils de peintre, dont le travail s’inscrit dans le mouvement de l’abstraction lyrique (qui s’inspire de la nature sans être figuratif), il est influencé par une vision du monde qui s’affranchit des règles de la représentation. C’est au fond en effet, à sa façon – bien différente –, l’art que pratique Thomas, un art soufflé par la nature, mais non figuratif. Plus largement, au contact de cette figure grand-paternelle, l’abstraction est d’emblée posée comme un territoire familier.

Fin des années 90, Thomas est étudiant en classe préparatoire de mathématiques. Il s’en échappe au bout de deux ans : pas assez de matière, de prise directe avec le réel. Mais sa tendresse naturelle pour le fait scientifique a trouvé de quoi s’exprimer. Il se familiarise au contact potentiellement rugueux du froid calcul scientifique ; des espaces de libres explorations se déverrouillent. Ce sera utile de maîtriser le rationnel pour explorer le poétique.
Il enchaîne sur une école de photo qu’il n’aura pas l’occasion de terminer car il est rapidement happé par le monde professionnel, qu’il rejoint dès l’issue de son premier stage. Il devient assistant photo dans la grande sphère de la mode (beauté, cosmétique, still life, vêtements, etc). C’est encore la grande époque de la photo de mode, quand la réalité ne s’était pas encore départie du cliché : beaucoup de moyens et donc beaucoup de possibilités avec leurs cortèges de construction de décor, de solutions techniques à la pointe, d’éclairage surdimensionnés, d’idées débridées… Sans doute une époque too much, mais l’occasion en or pour un jeune assistant d’en apprendre beaucoup. L’impudeur du « No limit » aura eu ceci de positif.
En 2004-2005 vient le temps des premiers shootings personnels : mannequins, objets, produits… Il s’émancipe vite de ses boulots d’assistant et se met à son compte en devenant photographe professionnel. Il poursuivra cette carrière de photographe commercial jusqu’aux alentours de 2015. Avec de beaux succès, des projets d’ampleur, et une belle notoriété. Il a un agent, de grandes marques lui confient des budgets importants, il doit développer une vision globale, constituer et encadrer des équipes : le big game. Il a adoré ça.

"Horizon #4", 2015

Il n’en a pas moins commencé (2012) à expérimenter des idées naissantes et très éloignées de son environnement professionnel direct. Une façon de pratiquer la photo dans un espace de liberté personnelle qui tient à distance toutes les contraintes et paramètres qui composent l’équation qu’il se doit de résoudre en tant que photographe commercial. Il loue un petit atelier, installe sa chambre, son labo. De ces premières expérimentations découleront en ligne directe, mais plus tard, la série Horizons, à laquelle il travaille avec plus d’assiduité à partir de 2015. Parallèlement, par un mouvement naturel de vases communicants, il s’implique un peu moins dans ses travaux commerciaux, n’y trouvant plus son compte. Il a, en effet, besoin de ne plus transiger avec son envie de s’épanouir dans la photographie, pas plus qu’avec celle de s’épanouir intellectuellement. Il désire, en outre, s’autoriser le risque de la photo expérimentale, qui s’affranchit de toutes les règles. Un chemin étroit et sinueux, mais dont on a le droit de rêver qu’il mène loin. Au moins jusqu’au sentiment d’avoir trouvé sa place. Ce serait déjà beaucoup.

"Horizon #9", 2019
"Horizon #11", 2019
Horizon #5, 2015

(Nouveaux) horizons
Horizons sera son manifeste. En composant ces paysages imaginaires, il pose les bases de sa démarche personnelle et amorce clairement un virage professionnel. Ces images, réalisées à la chambre photographique (un boitier à la fois plus gros, plus basique, et qui permet de faire des images d’une définition incroyablement plus grande qu’un boitier « domestique »), sont une forme de détournement. Réalisées en studio, elles sont créées de toutes pièces : de la lumière, filtrée de couleurs, est projetée sur un écran, puis photographiée en agissant sur la netteté afin qu’elles atteignent un certain niveau de flou. On se figure un paysage, et c’est bien ce qu’on doit voir, mais il est un « pur produit de la manipulation de l’image, une construction ». Pourtant la photo retenue est belle et bien le fruit d’une prise de vue tout à fait traditionnelle, réalisée en argentique. D’ailleurs, pour accentuer le trouble, Thomas laisse le bord noir de l’émulsion sur ses tirages. Une façon de dire « cette image est bien réelle ». Il fixe l’intangible sur le tangible, dans un instant de vérité, lui donnant une existence matérielle par ce tour de passe-passe photographique. Comme il le revendique, lui-même, c’est le moment où il devient magicien.

En 2018, cette série est presque complétée. Son corpus principal, l’ensemble des images, existe. Elle se matérialise sous la forme de grands tirages et de polaroïds présentés par ensemble de neuf. Pour la première fois, il éprouve l’idée de la série, et de la séquence. Une préoccupation qui sera très présente dans les projets à venir.
Depuis quelques semaines, il a fait une rencontre déterminante, celle de Thierry Bigaignon, le créateur d’une galerie d’art contemporain « photo-sensible ». Entendez par là, qu’il montre le travail d’artistes très concernés par le médium photo en lui-même, c’est-à-dire que « l’idée » de la photographie est souvent leur sujet. Entre ces deux-là, ça matche immédiatement. Thierry Bigaignon, le prend dans son « roaster » d’artistes et montre, pour la première fois, ses travaux dans l’année.

Cette fois, il est décidé à embrasser, progressivement pour limiter les secousses du passage d’un état à l’autre, une carrière d’artiste. Plutôt courageux car ça pourrait être inconfortable, surtout au regard du train de vie (supposé) d’un photographe de mode bien identifié. De fait, ça va l’être, mais plus vite et plus brutalement que prévu.

"Paysages immobiles #1", 2018

Dans le bain de révélateur
Après cette première exposition, les commandes commerciales ne ralentissent pas, elles s’arrêtent, purement et simplement, du jour au lendemain. Les deux univers semblent particulièrement étanches. Pas de retour en arrière possible. C’est le moment – puisque cette fois il dispose du temps et de l’espace mental disponible – de se jeter à corps perdu dans la poursuite de ses recherches.

La deuxième série aboutie qui vient après Horizons est la série L’ombre des heures (2018-2020) qui capture, en utilisant le procédé du cyanotype (un procédé photographique monochrome – cyan, c’est à dire bleu – qui fixe l’ombre d’un objet directement sur le papier) l’ombre d’un gnomon (la tige constituant l’ombre portée des cadrans solaires). En exposant le papier au midi solaire on recueille la trace de son ombre. Ce faisant, en procédant ainsi à différentes périodes de l’année on enregistre la présence du soleil qui se manifeste de façon toujours différente (la longueur de l’ombre est plus ou moins grande). Chaque image, est le fruit d’un protocole précis qui vise à créer des conditions d’exposition absolument identiques de façon à laisser s’exprimer au mieux ce qui rend unique chaque œuvre : la position du soleil. On croit avoir sous les yeux une image abstraite, mais on contemple, en un tracé clair sur une longue feuille bleue, la rigueur implacable du temps qui s’écoule cependant que nous est rappelé notre position dans l’espace, voire notre présence sur cette terre qui a été exposée avant nous à ces mêmes rayons et qui le sera après… C’est à la fois, complètement plastique et totalement conceptuel. L’approche a ici un peu changé. Il s’agit d’enregistrer un phénomène naturel et non de créer son illusion. Mais la lumière en tant que matériau reste centrale, et le sujet de l’image, le soleil, est aussi la source de son élaboration. Belle synthèse sémantique.

"20 juin 2019 - midi solaire", "27 septembre 2018 - midi solaire", "24 octobre 2018 - midi solaire" série "L’ombre des heures", 2018

Il poursuit ses recherches avec la série Et pendant ce temps le soleil tourne (2020-2021), à travers laquelle il capte des phénomènes similaires – le mouvement perçu du soleil depuis la terre – mais selon une approche un peu différente. Thomas ne vient pas capter ici l’ombre du gnomon mais le mouvement du soleil lui-même. Et pour retenir son déplacement, il utilise le sténopé, cet ancêtre de l’appareil photo qui fonctionne comme un œil : l’image vient s’imprimer sur un papier photosensible placé au fond d’une boîte en laissant passer la lumière à travers un minuscule trou (le « pinhole » = trou d’épingle). Il en résulte, au terme d’une exposition très longue, des images où l’on devine le tracé du soleil. Grâce à des manipulations d’alchimistes du procédé de développement noir & blanc, il arrive à donner des teintes qui peuvent différer à son gré. Il peut aussi démultiplier les tracés sur une même feuille de papier en modifiant le sténopé. Et bien sûr, la même exposition à une journée d’intervalle ne donnera pas le même résultat, conférant à chaque image à l’issue de son protocole d’exposition un caractère absolument unique.

"Et pendant ce temps le soleil tourne - S12-1", 2021
"Et pendant ce temps le soleil tourne - S19-1", 2020

La série Empreinte(s) (2020) affine encore cette idée, en photographiant, avec un appareil traditionnel, le passage du soleil dans le ciel selon un protocole lui aussi très rigoureux incluant temps de pose, position, inclinaison de l’objectif par rapport à l’horizon… Les tirages noirs sortant de la chambre de développement sont balafrés par le passage du soleil et racontent clairement, disposés en série, le trajet de sa course en fonction du moment de l’année auquel ils ont été réalisés.

"Empreinte(s) #62", 2019
Empreintes #117
Empreintes #118
Empreintes #119

Rigueur, opiniâtreté & poésie
Chacune de ses œuvres est le fruit d’une démarche très précise. Il n’y pas de place pour l’improvisation, ou, au contraire, tout est fait pour que l’improvisation des éléments (la lumière, les astres, le temps…) puisse s’exprimer pleinement. Chaque idée est conceptualisée, organisée, écrite, avant d’être réalisée. Une fois le processus lancé, Thomas Paquet respecte scrupuleusement les règles qui a lui-même établies sous peine d’abîmer son concept et donc la raison d’être de l’œuvre elle-même. Il démultiplie avec un soin méticuleux les essais et note scrupuleusement le résultat de ses recherches afin de pouvoir reproduire à l’identique un rendu satisfaisant. Il y a un peu de la position du laborantin froid mâtiné de l’enthousiasme candide du petit chimiste dans son approche.

Pour certaines pièces, la répétition n’est plus seulement une méthode de recherche mais une composante de l’œuvre à venir, présentée en séquence. Certaines œuvres de la série L’ombre des heures ou Et pendant ce temps le soleil tourne, par exemple, montrent sur un même support un grand nombre de fois le passage du soleil. On peut voir les légères variations qui séparent les images, et donc, sentir l’écoulement du temps. D’abord séduit plastiquement – c’est beau, tout simplement – on se découvre touché de se dire que sur une seule feuille de papier se trouvent regroupés un ensemble de moments ; que le soleil à fait plusieurs fois « le tour de la terre », le tour de nos vies. Pendant la même période, elles se sont écoulées. Les voici, réunies ici, sous nos yeux, le plus simplement du monde.

"Décalage horaire #2", série "L’ombre des heures", 2020

Un esprit chagrin pourrait trouver lassante la succession à de très nombreuses reprises, et leur alignement en séquence systématique, d’images quasiment identiques. Pour Thomas, il n’en est rien, car précisément, elles ne sont que « quasiment » identiques, c’est à dire toutes différentes. À chaque nouvelle image ajoutée à la séquence, une personnalité, une forme nouvelle, une tonalité qui apporte le goût de sa différence et qui confère à l’ensemble une saveur complexe comme peut l’être celle d’un vin, fruit de multiples choix et composants. Pour Thomas, « la répétition, c’est la vie ». Elle permet surtout d’atteindre une forme de transcendance puisque « grâce à elle, on contemple l’infini ». Difficile d’aller plus loin. L’ensemble est d’une cohérence folle.

Bien sûr tout ça prend du temps, justement. Du temps incompressible : il reste le maître du jeu. Une de ses œuvres en cours nécessite une prise de vue par jour pendant… un an. Et les conditions climatiques doivent être bonnes, ce qui implique de « composer » une année sur plusieurs autres. Le temps long est aussi celui de la pose (qui peut aller jusque plusieurs jours) ou du développement, tant certaines images sont le fruit de manipulations chimiques complexes et successives. Ces apparentes contraintes participent en réalité pleinement de l’œuvre elle-même. Elles en sont le corpus, la condition. Et d’une certaine façon la raison d’être, puisque, à l’instar de son jumeau artistique, la lumière, le temps est à la fois le sujet et la méthode de l’œuvre.

Mutations
La période 2018-2020 aura été pour Thomas, celle de recherches intenses. Elle a livré à grande vitesse ces séries, entrecoupées de projets au cours moins long comme le très beau Éclipse(s). Elle aura été aussi le moment d’un passage à marche forcée du statut de photographe commercial à celui d’artiste. Un période très riche artistiquement, mais plus difficile d’un point de vue domestique, avec une baisse de revenus brutale qu’il a fallu encaisser, les artistes aussi doivent payer leur loyer et nourrir leur famille.

Continuer à dessiner soi-même son avenir dans un environnement aussi volatile que le sensible sans se laisser envahir par le doute nécessite une belle conviction dans sa vision et sa capacité à toucher l’autre.
Cela a été rendu possible aussi grâce à son galeriste Thierry Bigaignon – un personnage proactif, animé d’un enthousiasme communicatif pour le travail de ses artistes –, avec qui il constitue un véritable binôme et dont la relation s’inscrit dans un échange constant. Un galeriste qui « challenge » souvent « son » artiste et qui œuvre au développement de sa carrière au fil d’une stratégie réfléchie et structurée en séquences.

Fin 2020, la mue est faite : il vit de son travail, et est devenu un artiste, sinon installé, qui prend franchement ses marques. Qui commence à compter même, pourrait-on dire. Certaines institutions comme le Musée français de la photographie ou le CNP (Centre National de la Photographie) ne s’y sont pas trompées en ayant déjà fait l’acquisition d’œuvres. Les voyants sont au vert, on peut continuer à avancer. Et à inventer.

En 2021, il crée The Observatory. Poussant, autour des mêmes préoccupations, ses recherches encore un peu plus loin, il s’émancipe provisoirement, pour ce nouveau travail, de l’enregistrement analogique de l’image, du film, de la chimie. Il s’agit de représenter visuellement, en temps réel, le trinôme que nous formons avec la lune et le soleil. En associant les coordonnées de leur position à une couleur, et en reliant ces deux couleurs par un dégradé, il crée une image – un spectre coloré – qui change en permanence, mais de façon infime, en fonction du temps qui passe et de l’emplacement de l’œuvre. Ainsi, au même moment, The Observatory n’est pas la même à Paris ou à Mexico. L’œuvre a été développée avec un informaticien et un astronome, et si elle prend vie grâce à un écran circulaire (conçu par Thomas), son cœur est un logiciel. C’est ce caractère « virtuel » qui lui a permis d’être lancée sous format NFT en avril dernier avec l’aide de la société Danaé. Une première pour Thomas et la galerie. L’avenir nous dira s’il s’agit d’un pas de côté, tant il semble que l’enregistrement physique d’une image sur du papier soit consubstantiel de son raisonnement, mais ces questions resteront sans doute accessoires au socle de ses préoccupations : la lumière, le temps, notre place dans l’univers, et la beauté de cet ensemble…

Une beauté qu’il revendique, qu’il cherche à faire jaillir, un peu à contre-courant de certaines tendances de l’art contemporain. « Je n’ai pas de message social ou environnemental, ou politique. Ce n’est pas mon chemin et je ne peux pas le pervertir. » Il cherche une beauté plastique qui serait le transport naturel vers un état contemplatif, un chemin qui permettrait de toucher quelque chose d’universel.

Il y a un côté extraordinairement « à l’os » dans son travail. Comment aller plus à l’essentiel que de faire de la source d’une image son sujet lui-même, et en profiter pour nous raconter le temps et notre place dans toute cette mécanique ? La démarche est fantastiquement minimaliste, et donc totalement maximaliste, car il est question de retenir l’origine de l’origine, et d’observer s’il en ressort quelque chose qui a un lien avec la beauté. Assurément c’est beau. Ça l’est plastiquement, conceptuellement et dans le processus et son opiniâtreté. Le tout forme un ensemble d’une rare cohérence au sein duquel les choses se répondent et se nourrissent.

On aurait pu imaginer Thomas Paquet en scientifique froid produisant, selon un procédé systématique, des œuvres déconnectées du monde. On a découvert un alchimiste du sensible, un rêveur – solaire, bien sûr –, capable de s’astreindre à une discipline quasi autistique pour faire naître un tout petit moment de poésie très pure, un de ces moments qui révèlent ce qui est là et qui nous reconnectent au monde.