Publié le 24 avril 2026
Temps de lecture : 9 minutes

Guillaume Piens, commissaire général d’ArtParis Entretien

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Depuis 2012, Guillaume Piens dirige Art Paris avec une ligne claire : ancrer la foire dans son territoire tout en l’ouvrant à d’autres scènes. À rebours des logiques de standardisation, il privilégie un travail de terrain, fait de déplacements, de rencontres et d’observation, pour construire une foire en mesure de revendiquer sa singularité.

Qu’est-ce qui fait, selon vous, l’ADN d’Art Paris ?
Cet ADN, je l’ai véritablement construit à partir de 2012, lorsque j’ai été nommé commissaire général. À l’époque, il y avait un contexte très particulier : Art Paris se tient au printemps, au Grand Palais, avec des dates très favorables, mais il existe aussi un autre événement majeur à l’automne — ce qui était la FIAC, remplacée par la suite par Art Basel Paris. Il fallait donc penser un positionnement qui ne soit pas concurrent, mais complémentaire. Paris est aujourd’hui la seule ville en Europe à accueillir deux grandes foires d’art moderne et contemporain à des moments distincts de l’année. Art Basel Paris est extrêmement international et n’a pas vocation à soutenir la scène française. J’ai donc voulu construire un contrepoint.

Ce contrepoint, comment le définiriez-vous ?
Je l’ai formulé autour d’une idée simple : régional et cosmopolite. Cela signifie un ancrage local fort, sans jamais perdre de vue l’ouverture internationale. Il y a une forme de négociation permanente entre ce qui se passe ici et ce qui vient d’ailleurs, nourrie aussi par mes propres affinités pour certaines géographies. Concrètement, cela se traduit par une forte présence française – environ 60 % des exposants – avec la volonté de représenter tout l’écosystème : des galeries en région, des jeunes structures, mais aussi des enseignes établies de l’art moderne et contemporain.

Vous évoquez les jeunes structures… Comment les mettez-vous en avant ?
Nous avons un secteur dédié, « Promesses », qui accompagne les jeunes galeries. Beaucoup d’entre elles démarrent à Art Paris. Ce qui m’importe, c’est de les faire émerger rapidement, sans attendre qu’elles soient validées ailleurs. Cela suppose une forme d’engagement, presque instinctif. Nous ne sommes pas dans une logique d’observation, mais d’accompagnement actif.

À côté des jeunes galeries, nous présentons aussi des enseignes reconnues, y compris dans l’art moderne. Au-delà de cette diversité de générations, il y a un esprit de découverte qui nous définit. Nous cherchons à montrer ce que l’on ne connaît pas encore, tout en le mettant en regard avec des propositions plus établies. La sélection suppose donc de regarder beaucoup de choses, d’être ouvert, inclusif.

Cette ouverture concerne aussi les disciplines ?
Absolument. Art Paris n’est pas une foire cloisonnée. On y trouve des galeries de photographie, qui viennent chercher ici un autre public que celui de Paris Photo, mais aussi des acteurs du design contemporain, des studios d’architecture, ou encore des propositions plus inattendues, comme une galerie spécialisée en bande dessinée. Cette diversité est essentielle : elle permet des circulations entre les champs, elle décloisonne les regards.

Vous évoquiez aussi la présence de galeries régionales. Leur nombre reste relativement limité (une dizaine) …
Oui, mais ce n’est pas une question de quantité. Les galeries que nous sélectionnons ont déjà une histoire, une exigence, une identité forte. Ce qui compte, c’est la qualité et la diversité qu’elles apportent. Elles participent pleinement à cette idée d’un ancrage territorial solide, sans lequel la foire perdrait une partie de son sens.

Vous ne considérez pas une foire comme un simple reflet du marché. Quelle est alors sa fonction ?
L’idée qu’une foire serait uniquement le miroir du marché de l’art m’ennuie profondément. Pour moi, ce qui compte, c’est d’y insuffler un véritable esprit curatorial. C’est ce qui distingue Art Paris. Chaque année, j’invite des commissaires à travailler sur des thématiques spécifiques. Cela crée une forme de polyphonie, une pluralité de regards qui enrichit la foire.

Comment cela se traduit-il concrètement ?
Il y a d’abord un commissaire dédié à la scène française – c’est un point essentiel pour moi. J’ai une approche assez militante sur ce sujet. Il ne s’agit pas d’une mise en avant superficielle. Le commissaire ne se contente pas de sélectionner des artistes, il produit aussi un véritable travail critique. Il rédige un catalogue numérique avec une préface, mais surtout des notices sur les artistes – une dizaine de lignes à chaque fois. C’est un travail d’information, pas de communication. Cette distinction est importante. En 2026, la scène française est abordée à travers le thème « Babel – Art et langage en France », développé par Loïc Le Gall.

Il y a toujours un second axe curatorial pour la scène internationale. Cette année, elle est regroupée sous le thème « La réparation » et placée sous le commissariat d’Alexia Fabre. Ces thématiques donnent une tonalité particulière à la foire. Elles orientent les galeries, influencent les accrochages, et surtout elles évitent toute forme de répétition. Une foire ne doit pas se ressembler d’une année sur l’autre.

C’est aussi une manière de se distinguer dans un paysage très concurrentiel ?
Bien sûr. Il existe aujourd’hui plusieurs centaines de foires d’art contemporain dans le monde. Il y a une forme de standardisation. L’enjeu, pour nous, c’est de proposer autre chose. Le plus beau compliment que l’on puisse me faire, c’est lorsqu’un visiteur étranger me dit qu’il découvre à Art Paris des choses qu’il ne voit pas ailleurs. Cela signifie que nous avons réussi à créer une singularité.

Vous avez évoqué votre engagement vis-à-vis de la scène française, cela passe aussi par le prix BNP Paribas Banque Privée. De quoi s’agit-il ?
Nous avons lancé ce prix il y a trois ans. C’est une dotation de 40 000 euros, attribuée à un artiste de la sélection du commissaire invité. Ce n’est pas anodin : cela donne une vraie légitimité aux artistes choisis. Nous avons travaillé avec des personnalités comme Alfred Pacquement. Quand quelqu’un comme lui écrit sur un artiste, cela a un poids considérable, pour la galerie comme pour l’artiste.
Le Prix BNP Paribas Banque Privée a un impact très concret. L’an dernier, il a été attribué à Thomas Lévy-Lasne, et on a vu immédiatement un effet d’accélération dans son parcours. C’est exactement l’objectif : donner un coup de projecteur décisif.

Cette édition s’inscrit-elle dans une continuité ou marque-t-elle une rupture par rapport à l’année précédente ?
C’est clairement une évolution. L’an dernier, c’était le retour au Grand Palais, après le passage au Grand Palais Éphémère où nous avions environ 25 % de surface en moins. Cela nous avait contraints à resserrer la foire autour d’une sélection de galeries. Avec le Grand Palais rénové, on change d’échelle : on peut désormais déployer davantage de formats. On a ainsi développé un programme de conférences – ce qui n’existait pas auparavant – et investi les balcons avec le secteur « Promesses » et un pôle dédié au French Design. Ce sont des développements qui ont très bien fonctionné. Depuis 2025, la foire a pris une autre dimension.

Justement, quelles ont été les grandes phases évolutives de la foire depuis votre arrivée en 2012 ? 
Entre 2012 et 2017, c’était vraiment une période de relance. Il fallait reconstruire la foire, lui redonner une direction. À partir de 2017, on a commencé à affirmer des choix plus forts, notamment à travers les thématiques. Par exemple, le focus sur l’Afrique a rencontré un vrai succès, et on a commencé à anticiper des mouvements plutôt qu’à les suivre. En 2019, on a travaillé avec l’association Aware sur la question des artistes femmes, ce qui s’inscrivait déjà dans une réflexion de fond.

Le Covid a aussi représenté un moment charnière ?
Oui, très clairement. En 2020, on a failli disparaître. Mais on s’est battu, et on a réussi à maintenir une édition physique en septembre – la seule foire à le faire à ce moment-là. Cela a changé beaucoup de choses : de grandes galeries nous ont rejoints. Ça a été une étape décisive. Finalement, la progression s’est faite de manière continue, mais avec des moments d’accélération.

On ne peut pas éviter la question du marché. Comment le qualifieriez-vous aujourd’hui ?
Pour moi, le marché de l’art a deux facettes. Il y a une dimension ultra spéculative, où l’art est traité comme un actif financier, avec des grilles, des courbes, des logiques de rendement. À cela, je ne crois absolument pas. Et puis il y a un autre rapport à l’art, qui est celui de l’achat par passion. C’est celui-là qui m’intéresse. Un achat guidé par le regard, par une relation à l’artiste, pas par des prescriptions standardisées ou des effets de mode dictés par des advisors.
Art Paris se situe clairement de ce côté-là. J’ai longtemps dit que c’était une foire « pour les 99 % », et surtout une foire de passion, pas de spéculation. 

Mais peut-on ignorer le fait que le marché semble ralentir ?
Il y a un ralentissement, c’est indéniable. Mais il faut garder une perspective. J’ai connu la crise de 1991, au moment de la guerre du Golfe : le marché s’était littéralement arrêté. Aujourd’hui, on n’est pas du tout dans cette situation. On est dans une phase de correction. Certaines valeurs très spéculatives ont baissé – des artistes qui avaient atteint des sommets voient leurs prix se réajuster. Cela reste des montants importants, mais on sort d’une course effrénée.

Est-ce que certains segments résistent mieux que d’autres ?
Oui. L’art moderne reste une valeur refuge. Et à l’autre extrémité, ce qui fonctionne très bien, ce sont les jeunes galeries, notamment dans le secteur « Promesses ». Les prix y sont plus accessibles – entre 1 500 et 10 000 euros en général – et cela attire des collectionneurs qui viennent pour un achat plaisir, sans entrer dans des logiques spéculatives. L’an dernier, ces galeries ont très bien vendu.
Par ailleurs, il faut éviter les généralisations. Il n’y a pas un marché de l’art, mais plusieurs. Certaines niches évoluent très vite – on le voit par exemple avec la visibilité croissante des artistes femmes. Et il existe aujourd’hui une forme de déconnexion entre les ventes aux enchères et le travail des galeries.

Comment analysez-vous le succès d’Art Paris 2025 dans ce contexte ? 

Je pense qu’Art Paris est une foire accessible, presque bienveillante. Cela tient à la manière dont on accueille les visiteurs, mais aussi à tout le travail d’information que l’on met en place – dès le site internet, avec des outils qui permettent de s’orienter, de comprendre les œuvres, voire d’amorcer un dialogue avec les galeries. Mais, pour moi, le véritable indicateur reste le succès des galeries, c’est-à-dire leurs ventes, notamment à de nouveaux collectionneurs. Ensuite, les contacts qu’elles se font et qui débouchent sur des projets : des expositions, des participations à des biennales, des commandes. Enfin, la visibilité qu’elles gagnent : la présence dans la presse, qui joue un rôle déterminant pour rassurer les collectionneurs.

Parlons de votre parcours. Il n’a pas été entièrement linéaire…
Non, il est assez atypique. J’ai fait des études d’histoire de l’art, travaillé en galerie, été en stage au Centre Pompidou, puis j’ai ressenti le besoin de prendre de la distance. Je suis parti à l’étranger, dans l’hôtellerie. Là, j’ai appris les langues, l’organisation, et surtout le sens de l’accueil – des éléments qui me servent aujourd’hui dans le cadre de la foire. J’ai aussi développé des projets hybrides, mêlant art et hospitalité.
Ensuite, je suis revenu vers l’art contemporain en rejoignant la FIAC, puis Paris Photo, que j’ai dirigée. Cette période a été décisive : j’y ai développé une approche curatoriale en explorant différentes scènes – japonaise, iranienne, européenne. Ce travail de terrain, presque cartographique, a structuré ma manière de penser une foire. Lorsque je suis arrivé à Art Paris en 2011, il a fallu tout repenser. Cette expérience m’avait préparé à le faire.

Comment se déroule ce travail de terrain concrètement ?
Le déplacement est essentiel. Quand je vais dans une ville – Tbilissi, Sydney ou Milan – je ne suis pas là en touriste. J’ai déjà préparé une cartographie de la scène. Ce que j’ai appris notamment à Paris Photo, c’est savoir comment aborder un territoire : faire des recherches, identifier les acteurs, comprendre les dynamiques. Ensuite, sur place, tout s’ouvre. Les galeries perçoivent immédiatement que vous avez travaillé, que vous connaissez déjà une partie du contexte, et elles vous donnent accès à des artistes ou à des informations plus confidentielles. Ce travail fait vraiment la différence. Le fait d’aller voir les gens chez eux crée une relation durable. Ils n’oublient pas que vous avez traversé le monde pour les rencontrer. Bien sûr, je fais aussi des repérages en foire, mais ce n’est pas le même rapport : les galeries y sont en situation de travail, je fais attention à ne pas les solliciter inutilement. Ce que je privilégie, c’est la rencontre directe.

Comment se fait ensuite la sélection pour Art Paris ?
Il y a un dialogue. On identifie des galeries qui peuvent entrer en résonance avec l’identité de la foire. Nous ne sommes pas dans une logique très conceptuelle ou ultra pointue comme certaines autres foires. Je m’intéresse aussi beaucoup à l’art moderne, qui constitue un socle. Et puis il y a un échange constant entre galeries et artistes : parfois ce sont les artistes qui m’amènent vers des galeries, parfois l’inverse. C’est une forme de réseau organique. À force de rencontres, vous êtes introduit, recommandé, et cela crée un tissu de relations. C’est aussi comme cela que l’on capte des scènes émergentes – récemment, par exemple, la scène vietnamienne. Ce travail de fond permet de sentir des dynamiques, des correspondances.

C’est là que se joue, selon vous, le travail curatorial ?
Oui, il est là. Il se construit dans ces allers-retours, dans cette attention au terrain. Les thématiques de la foire en découlent aussi. Certaines anticipent des mouvements : on a travaillé sur la peinture figurative, sur les questions d’exil, sur l’écologie. Ce sont des sujets que j’essaie de porter avec des commissaires, mais aussi de traduire concrètement dans la foire.

On a engagé un travail très poussé d’éco-conception. On a tout pris en compte : les cloisons, les matériaux, les transports, les usages. En 2021, on estimait l’impact de la foire à environ 28 tonnes de déchets. En retravaillant chaque élément on a réussi à descendre à environ 10 tonnes en 2024. Ce n’est pas un geste artistique, mais cela donne du sens à ce que nous faisons. Le monde de l’art ne peut pas rester en dehors de ces questions. Il doit aussi prendre sa part.

Si vous deviez évoquer quelques œuvres ou propositions marquantes de cette édition…
Il y a beaucoup de choses. Dans l’art moderne, je suis assez curieux de voir le dialogue proposé entre Maurice Denis et sa fille Madeleine Dinès, présenté par la galerie Pauline Pavec. Cela renvoie à une relecture actuelle des Nabis.

Dans la thématique « Babel », il y a des figures comme Marcel Jean, mais aussi des artistes contemporains comme Laure Prouvost ou Fabrice Hyber, qui sera très présent, notamment avec une installation sur le parvis.

Du côté de « La réparation », je pense par exemple à Otobong Nkanga, une artiste nigérienne actuellement exposée au Musée d’Art moderne.

 

ART PARIS
9 > 12 avril 2026
GRAND PALAIS
7 AVENUE WINSTON CHURCHILL
75008 PARIS

www.artparis.com/fr
@guillaumepiens